Une réouverture sous le signe de la pénurie de main-d’oeuvre

Le spectacle «Parce que la nuit», sur un texte de Brigitte Haentjens, avec Dany Boudreault et Céline Bonnier, à l’Espace Go en 2019
Photo: Yanick Macdonald Le spectacle «Parce que la nuit», sur un texte de Brigitte Haentjens, avec Dany Boudreault et Céline Bonnier, à l’Espace Go en 2019

Les salles de spectacle se réjouissent, pour la plupart, de pouvoir rouvrir à compter du 7 février, mais la pénurie de main-d’œuvre vient jouer les trouble-fêtes. Après deux ans de pandémie et une énième fermeture en décembre particulièrement démoralisante, les techniciens ne courent pas les rues au Québec.

« Déjà que notre capacité est réduite de 50 %, on nous demande en plus de trouver du personnel en deux semaines. On ne sera jamais capables d’y arriver ! Ça avait déjà été quasi impossible de rouvrir la dernière fois au printemps, quand on avait dû former tout le monde », déplore Olivier Corbeil, copropriétaire notamment du Théâtre Fairmount, qui n’a aucun spectacle à l’affiche le mois prochain.

Au Théâtre aux Écuries, on avait prévu le coup d’une réouverture inattendue. Grâce aux aides gouvernementales, les techniciens continuent d’être rémunérés et d’être placés à l’horaire depuis un mois, comme si de rien n’était, afin que la machine soit prête à être remise en marche dès que la situation sanitaire allait le permettre.

Mais maintenant que le gouvernement Legault a annoncé la réouverture des salles, le Théâtre constate que plusieurs postes restent à pourvoir en vue de la grande première de la pièce Limbo, le 17 février prochain.

« Notre directeur technique est au téléphone depuis ce matin. Même si on s’était pris d’avance, on a des annulations de techniciens. Ça fait que la salle sera montée en deux jours plutôt qu’un. Les artistes auront donc une journée de moins pour répéter », regrette la directrice générale de l’endroit, Marcelle Dubois.

À court terme, le manque de techniciens ne menace pas la programmation, alors que l’on prévoit une reprise très progressive. Mais le Théâtre aux Écuries craint que la pénurie se fasse davantage sentir au printemps, lorsque la saison aura repris sa vitesse de croisière dans le meilleur des scénarios.

Même son de cloche à l’Espace Go, où l’on prévoit des coûts supplémentaires, ne serait-ce que parce que la scène prendra plus de temps à être montée entre chaque spectacle, faute de travailleurs. « On doit se partager la main-d’œuvre entre différents théâtres à Montréal. On est aussi obligés d’engager des plus jeunes. Toute la transmission qu’il y a habituellement entre les plus vieux et les plus jeunes n’aura pas lieu. Ça va prendre trois ou quatre ans au milieu avant de s’en remettre », a dit, indignée, Ginette Noiseux, directrice générale de l’Espace Go, entre deux entrevues d’embauche mardi.

Réajustements

Ginette Noiseux n’a pas de félicitations à faire au gouvernement Legault, qu’elle accuse de n’avoir offert que très peu de prévisibilité au milieu culturel durant la crise sanitaire. Devant une incertitude constante et des fermetures à répétition, les travailleurs du secteur se sont peu à peu lassés et se sont redirigés définitivement vers des domaines plus payants.

« Je n’avais pas d’heures à garantir. C’est difficile depuis le début de la pandémie et il y a beaucoup d’incertitudes encore avec mon équipe. J’ai même dû engager pour la première fois un gars de 17 ans », raconte Guillaume Mercier, le directeur technique du cabaret Lion d’Or.

Puisqu’elles comptent généralement sur des pigistes plutôt que sur des employés permanents, les petites salles, comme le Lion d’Or ou l’Espace Go, sont encore plus frappées par la pénurie de main-d’œuvre que les grands théâtres. Et parmi les techniciens qui demeurent à leur disposition, certains occupent maintenant en parallèle un emploi dans un autre secteur.

« Je comprends ça, car on n’est pas en mesure de donner autant d’heures qu’avant, comme il n’y a plus autant de spectacles depuis le début de la pandémie. Ça nécessite par contre de s’ajuster en fonction de l’horaire de leur nouvel emploi, ce qui peut être compliqué parfois », souligne Karl-Emmanuel Picard, copropriétaire de la salle L’Anti, à Québec.

Emplois administratifs délaissés

Il n’y a pas que les équipes techniques qui peinent à recruter depuis le début de la pandémie. Il n’y a pas foule non plus pour occuper des postes administratifs dans des salles de spectacle, comme directeur de programmations ou encore responsable des communications.

Là encore, on observe que plusieurs ont préféré partir à la retraite ou se tourner vers des milieux plus payants, et surtout beaucoup plus stables, dans le contexte actuel. Même les grands théâtres ne sont pas épargnés.

« J’ai reçu à peu près deux C.V. et demi pour un poste avant Noël. Ce n’est pas normal ! On n’avait pas l’embarras du choix, contrairement aux autres années », s’inquiète Céline Marcotte, directrice générale du Théâtre du Rideau vert.

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