Ce que dit la science sur la COVID-19 et les salles de spectacle

Il est très délicat d’évaluer la dangerosité des concerts ou des spectacles en général.
Photo: Christine Poujoulat Agence France-Presse Il est très délicat d’évaluer la dangerosité des concerts ou des spectacles en général.

Malgré les vagues Delta et Omicron, avec une moyenne journalière de cas supérieure à 400 000 la semaine dernière, la France a décidé de maintenir les salles de spectacle ouvertes. Cette volonté politique est-elle réellement appuyée par la science ?

« Il y a moins de risques en allant deux heures au théâtre qu’en allant faire ses courses pendant une demi-heure. » Ainsi s’exprimait le 27 décembre dernier le Dr Damien Mascret, au journal télévisé de France 2.

Les propos du médecin et journaliste santé du Figaro et de France Télévisions relayaient ainsi de manière très imagée et éloquente une position entérinée en France et résumée lundi dans Le Devoir : « Lors de spectacles où des gens assis ne se mêlent pas, ne sont pas en vis-à-vis, il n’y a pas de contamination si tout le monde est à jour de son passe sanitaire et porte son masque en permanence. »

Le barrage éthique

Il est très délicat d’évaluer la dangerosité des concerts ou des spectacles en général. Les expériences  Restart-19 en Allemagne à l’automne 2020 ou de Barcelone au printemps 2021 testent, en pratique, la qualité de l’échantillon humain de départ : il n’y a pas de foyer parce que les spectateurs ont été bien sélectionnés. La question du danger de contamination ne peut être expérimentée in situ, car une telle étude ne serait pas éthique : on ne peut sciemment exposer des personnes lors d’un concert pour voir comment et à quel point le virus se répand.

Il y a moins de risques en allant deux heures au théâtre qu’en allant faire ses courses pendant une demi-heure

 

Comme l’intéressé l’a confirmé au Devoir, l’assertion du Dr Mascret tirait sa source de Transmission aérosol en lieux clos du SRAS-CoV-2, étude sous la direction du professeur Martin Kriegel, de l’Institut Hermann-Rietschel, de Berlin parue le 25 décembre 2021 dans l’International Journal of Environmental Research and Public Health. Petit bémol par rapport à l’intervention du journaliste de France Télévisions l’« Appendice D » de l’étude allemande nous enseigne que le « facteur de risque » pour « théâtre à demi-capacité avec public masqué » est de 0,8 comparé à 3 par rapport au « restaurant à demi-capacité », et non pas au supermarché (qui est utilisé comme balise de risque = 1).

L’équipe de chercheurs autour du professeur Kriegel a étudié des éclosions lors de répétitions de chœurs en Allemagne et en France, dans des centres d’appels en Israël, des autobus, des abattoirs, des salles de sport, des tribunaux, des avions, bref toutes sortes d’endroits.

Le Devoir a interrogé le professeur Kriegel de Berlin : « Nous avons évalué les endroits, écoles, restaurants, théâtres et salles de spectacle indépendamment de qui l’occupait et du statut vaccinal. Il s’agissait d’une évaluation multifactorielle [ventilation, durée…] du risque. Si, dans un lieu présentant un risque individuel de 10 %, je mets 10 personnes, statistiquement 1 personne se contaminera. Nous avons cherché dans quelle mesure les paramètres doivent varier pour que seule une personne se contamine si l’on amène 100 personnes dans ce lieu. Cela détermine en quelque sorte un besoin d’air frais individuel et permet de créer un modèle mathématique. » Ce modèle aboutit au facteur de risque, qui serait à tempérer selon le remplissage des lieux et la nature des masques, l’efficacité de ces derniers faisant l’objet d’études spécifiques comme celle du Dr Bagheri Gholamhossein, de l’Académie des sciences des États-Unis.

Le « surrisque »

En pratique, l’étude Kriegel conforte largement les résultats du quatrième volet de l Étude épidémiologique ComCor, menée en France par l’Institut Pasteur, en partenariat notamment avec la Santé publique. L’objectif de cette étude réalisée entre mai et août 2021 était notamment d’identifier les facteurs sociodémographiques, les lieux fréquentés et les comportements associés à un risque augmenté d’infection.

Les résultats, publiés dans le Lancet Regional Health Europe le 26 novembre 2021, établissent ce que les scientifiques nomment des « surrisques d’infection ». Par exemple certains moyens de transport ont été associés à un surrisque d’infection modéré : le métro (+20 %), le train (+30 %), le taxi (+50 %), l’avion (+70 %). Pour les adultes de moins de 40 ans, on passe à +90 % dans les bars et +340 % dans les discothèques. « En revanche, aucun surrisque n’a été documenté pour les lieux culturels, les commerces, les restaurants (à une période où beaucoup opéraient en extérieur et avec aération), les lieux de culte, les activités sportives et les rassemblements familiaux (hors mariages…) », note l’Institut Pasteur.

« Au bout du compte, ce qui est le plus fiable, ce sont bien les enquêtes épidémiologiques sur de grands nombres » juge Fanny Reyre Ménard, de la Chambre syndicale de la facture instrumentale en France, qui a piloté Projet PIC-PIV, Protocoles pour les instruments face au coronavirus : « Les études en France sont particulièrement fiables dans le domaine des salles de spectacle où l’on maîtrise beaucoup d’éléments : le placement des personnes, leur orientation les unes par rapport aux autres, l’interaction faible, la durée connue, le port du masque en continu, etc. » Fanny Reyre Ménard pense qu’il serait « aujourd’hui insensé de fermer des salles de spectacle si l’on peut respecter un certain nombre de gestes barrière et assurer un renouvellement raisonnable de l’air quand elles sont en mesure d’accueillir un public à jour de ses certificats de vaccination ».

Toutes les études précèdent certes la vague Omicron. Pour le professeur Kriegel, dont l’étude prend notamment en compte les taux d’émission de particules selon l’activité (respiration nasale, buccale, parole, chant, toux) et les charges virales, la haute contagiosité d’Omicron s’explique par un besoin inférieur en charge virale pour déclencher l’infection ou par le fait que les personnes infectées excrètent davantage de particules. « Avec Delta et tous les variants auparavant, seules 10 % des personnes infectées étaient contaminatrices. Ce que je suppose, c’est que, désormais, non seulement cela prend moins de charge virale, mais qu’en plus un pourcentage supérieur de gens infectés sont contaminateurs. » Mais les rapports de « surrisques » d’infection selon les lieux ne sont pas intrinsèquement modifiés.

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