2022, année de reconstruction pour la culture

C’est le spectacle vivant qui fut le plus durement frappé par la crise. Qu’est-ce qui l’attend en 2022?
Photo: iStock C’est le spectacle vivant qui fut le plus durement frappé par la crise. Qu’est-ce qui l’attend en 2022?

La rentrée hivernale de 2022 a déjà un arrière-goût de celle de l’année précédente. Sitôt revenus du congé des Fêtes, artistes et travailleurs du milieu de la culture doivent retourner à la planche à dessin pour, d’abord, rebâtir un calendrier de production et de diffusion de spectacles, puis envisager la vie culturelle postpandémique. Faut-il rebâtir le lien entre les artistes et leurs publics ? Imaginer une nouvelle manière de faire rouler l’industrie culturelle ? Autant de défis auxquels s’ajoute l’exode des travailleurs de la culture éreintés par la crise.

L’auteur-compositeur-interprète Geoffroy avait déjà reporté deux fois la sortie de son nouvel album Live Slow Die Wise, qui paraîtra enfin le 19 janvier. Par son ton confidentiel et ses orchestrations folk acoustiques contrastant avec la pop électronique de ses précédents enregistrements, il s’agit du type même « d’album de pandémie » — hélas, même la formule est devenue un pléonasme puisque tous les albums à paraître auront été composés et enregistrés durant la pandémie…

Il y a un mois, l’optimisme avait regagné le musicien. Ce très joli disque paraîtra, suivra une tournée pancanadienne de 17 concerts avant d’envisager de retrouver ses fans en Europe. Aujourd’hui, il se résigne : « Je vis ça au jour le jour, dit Geoffroy. Ça peut sonner cliché, mais j’ai compris que faire des plans trop longtemps d’avance n’a plus vraiment de sens. J’ai espoir [que les concerts reprennent] pour l’été parce que cette pandémie semble toujours se calmer durant l’été, mais d’ici là, je n’ai aucune idée de ce qui va arriver. »

« Avant le 16 décembre, nos perspectives étaient très bonnes, tout le monde était heureux » de pouvoir présenter des spectacles dans des salles pleines, rappelle Manon Morin, directrice générale de Réseau Scènes, un regroupement régional de salles de diffusion de spectacles pluridisciplinaires. Cette nouvelle fermeture sans appel des salles de spectacle a jeté une douche froide sur un milieu qui fut le premier à souffrir des confinements, souligne-t-elle.

« Jusqu’à quand les salles resteront-elles fermées ? se questionne Manon Morin. On ne le sait pas. Encore une fois, ce qui est complexe, c’est qu’au fil des différentes vagues, les diffuseurs avaient rendu leurs salles accessibles aux artistes, pour des résidences de création ou pour concevoir des concerts virtuels. Nous avions imaginé des programmations COVID pour appuyer les artistes et accueillir le public, avec des jauges variables. Jusqu’à cette annonce du gouvernement, nous étions ouverts au maximum de notre capacité, mais nous avions travaillé fort pour y arriver. »

Solidarité

« Aujourd’hui, il faut avant tout rester hyperempathique et solidaire envers les différentes communautés artistiques », insiste Nathalie Maillé, directrice générale du Conseil des arts de Montréal, estimant qu’il est encore trop tôt pour imaginer une reconstruction du fonctionnement des industries culturelles au Québec :« Est-ce que le milieu peut en ce moment réfléchir à une reconstruction lorsqu’on est encore dans la crise ? Collectivement, tout le monde est encore sous le choc. »

Les artistes qui souhaitaient que la nouvelle année soit enfin celle des retrouvailles devraient-ils s’inquiéter que le public hésite à revenir les voir dans les théâtres, salles de spectacle et cinémas ? Nathalie Maillé répond en nous demandant si nous avions visité un musée durant le temps des Fêtes, alors que les salles et cinémas étaient interdits d’accès. « Moi, j’y suis allée. Et je vous confirme que le public était au rendez-vous. Le public a envie de retourner à la rencontre des artistes. Pour l’instant, l’important est de faire confiance au milieu de la culture, résilient depuis 22 mois. J’ai envie de dire : laissons les choses aller, ça va se rebâtir. Restons optimistes. Cette vision d’une relance en 2022, il faut se concentrer là-dessus. Certes, il faudra redémarrer plus tard que prévu, mais on va redémarrer. »

Évidemment, c’est le spectacle vivant qui fut le plus durement frappé par la crise. Qu’est-ce qui l’attend en 2022 ? Fin observateur des dynamiques animant le milieu culturel québécois, le professeur Martin Lussier affirme d’abord que « l’expérience numérique ne remplacera jamais le spectacle live, car si l’important était de voir l’artiste, la salle elle-même, le fait de vivre ensemble une même expérience, dans un même endroit, ne sera jamais compensée », renforçant le sentiment des intervenants de la culture que le public sera à nouveau au rendez-vous.

Aperçu

Néanmoins, le retour à la normale — celle d’avant la pandémie — pour le milieu culturel pourrait devoir faire place à une « nouvelle normale » que Martin Lussier tente déjà de cerner. Avec ses collègues, le professeur au Département de communication sociale et publique de la Faculté de communication de l’UQAM mesure depuis presque deux ans les répercussions de la pandémie sur le milieu culturel québécois.

Il insiste d’abord sur les transformations subies par le milieu depuis le début de cette crise et qui laissent entrevoir l’avenir de la création et de la diffusion culturelle : « On a vu émerger des pratiques artistiques indépendantes très nichées ; la précarité des entreprises culturelles s’est aggravée et n’a pas nécessairement été compensée par les pratiques ayant émergé durant la pandémie, comme celles qui touchent au virage numérique », les concerts en ligne étant l’exemple le plus probant. « Puis il y a ces changements dans la consommation même de la culture et la manière dont on y accède, c’est-à-dire la consommation “à distance” rendue possible par le numérique. »

Le chercheur entrevoit déjà comment la relance du spectacle vivant s’articulera : « D’abord, il faut s’attendre à ce que les programmateurs de spectacles fassent appel à des œuvres qui nécessitent peu de production », des one man shows, des créations solos en danse et en théâtre, des spectacles de musique en petits groupes, « parce que les artistes n’auront pas eu le temps de se préparer autrement ».

Il faut s’attendre à ce que les programmateurs de spectacles fassent appel à des oeuvres qui nécessitent peu de production, parce que les artistes n’auront pas eu le temps de se préparer autrement

 

Ensuite, Martin Lussier entrevoit l’arrivée de succès éprouvés, de « blockbusters, des pièces de théâtre déjà montées, peut-être déjà présentées, des productions qui ont été travaillées pendant les relâchements [de mesures sanitaires]. Enfin, une dernière hypothèse peut être posée : on assistera à l’émergence de nouvelles pratiques artistiques — des expérimentations, des bancs d’essai — proposées par de nouveaux acteurs dans le milieu culturel. Car la pandémie a eu un effet désastreux sur l’écosystème québécois, beaucoup de travailleurs et d’artistes ont quitté le milieu, plusieurs entreprises ont fermé. On peut imaginer qu’à la relance, de nouveaux venus, encore inconnus, viendront combler un espace laissé vacant ».

L’exode des travailleurs culturels est justement la principale préoccupation du milieu, puisqu’il faudra de la main-d’œuvre disponible pour un jour rouvrir. Nathalie Maillé, du Conseil des arts de Montréal, le confirme : « Notre plus grande inquiétude, c’est la démobilisation des artistes et des travailleurs culturels. On a beau envisager la suite avec optimisme, ce problème de main-d’œuvre qui se vit dans plein de secteurs, on le vit de façon dramatique dans le milieu culturel, autant sur le plan du recrutement que de la rétention des travailleurs. Cette nouvelle fermeture des salles de spectacle est venue aggraver la situation. »

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