Hors les écrans, forte baisse des revenus des artistes

L’acteur Andreas Apergis sur un plateau de tournage à Saint-Hyacinthe en 2019
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’acteur Andreas Apergis sur un plateau de tournage à Saint-Hyacinthe en 2019

« Depuis toujours, les artistes des arts vivants sont les plus précaires de nos membres, mais la pandémie a exacerbé cette réalité de manière cruelle. » Voilà de nouveau le constat de la présidente de l’Union des artistes (UDA), Sophie Prégent, quand elle compare les revenus par secteur de janvier à novembre 2021 à ceux de la même période en 2019. Pendant que les acteurs de l’audiovisuel ont caracolé sur une augmentation de 36 % de leurs revenus, ceux de la scène ont essuyé des pertes de 49 %.

Le secteur de la production médiatique, où se retrouvent les tournages Web, télé et cinéma, a marqué une nette hausse l’an dernier. Une augmentation qu’il faut nuancer. « On fonctionne à peu près à 130 % de la capacité de 2019, évalue Mme Prégent, mais avec moins de rôles. »

Même pour le doublage, les revenus ont crû de 8 %. Ces chiffres rassemblent les cachets et les droits de suite reçus par les membres actifs et les stagiaires de l’UDA. Cette croissance en audiovisuel n’a pas que des avantages. Pour des raisons de sécurité sanitaire, le nombre de travailleurs sur les plateaux — en comptant les acteurs —  est réduit au minimum.

« Je constate, sur le terrain, qu’on fait moins appel à des petits rôles pour des raisons sanitaires », indique celle qui incarne la capitaine Duquette dans Alertes, à TVA. « On ne fait appel qu’au strict nécessaire : les premiers, deuxièmes et troisièmes rôles. Il y a moins de figurants. Pour les privilégiés d’entre nous qui ont des rôles, il y a pour certains une augmentation des revenus. J’ai entendu des acteurs me dire qu’ils n’ont jamais eu une aussi grosse année qu’en 2021. »

La pandémie accentue le clivage. Dans le même secteur, les artistes débutants, ou dont la carrière n’était pas installée, souffrent financièrement. Comme les danseurs, les chanteurs lyriques et populaires et les acteurs de scène. « Pour eux, c’est vraiment pire que c’était », commente Mme Prégent. Les aides pour le passage des œuvres au numérique ont toutefois atténué la catastrophe financière, estime la comédienne et présidente.

« Au pire de la pandémie, quand tout était fermé, on a constaté que les revenus restaient de 15 à 30 %, de mémoire. On ne comprenait pas pourquoi ce n’était pas nul. Ça veut dire que le soutien financier du numérique aux arts de la scène a fonctionné. C’était imparfait. C’est perfectible. Mais ça a probablement empêché des 0 % et 3 % de revenus. »

Double emploi, double perte

C’est donc l’audiovisuel qui tient toute l’UDA actuellement, selon Sophie Prégent. « En 2019, le secteur de l’audiovisuel représentait 54 % des revenus UDA de nos membres ; celui des arts de la scène était à 18 %. En 2021, l’audiovisuel compte pour 67 %, et les arts de la scène pour 8 %. »

Pascale Bédard, sociologue au Centre de recherche Cultures – Arts – Sociétés, rappelle que la majorité des artistes vivent d’une double économie. « Les revenus artistiques doivent souvent être complétés par d’autres sources. Il s’agit souvent d’emplois dans le public, souvent aussi précaires, dans la restauration ou l’hôtellerie, par exemple. Ou encore en enseignement, mais rarement dans les institutions établies. » Ces sources secondaires se sont souvent aussi taries pendant la pandémie, selon la spécialiste.

Pour Mme Bédard, il ne faut pas compter seulement les pertes de revenus des artistes, mais toutes les occasions perdues. « Ces contrats, en arts de la scène, sont très concrètement des engagements pour des spectacles. Ainsi, ces pertes de “revenus” sont aussi des pertes directes de visibilité, d’expérience, pour le CV, la réputation, les occasions de rencontres, etc. Elles sont très importantes dans une carrière artistique. »

La sociologue et professeure à l’Université Laval souligne également que l’âme de l’art ne peut se révéler dans un seul travail de studio et d’éternelles répétitions. Le sens du travail se révèle lors de sa représentation, des rencontres avec le public. La majorité des artistes en arts vivants en sont privés depuis le début de la pandémie.

« Pour plusieurs artistes de la scène (danseuses, circassiens, musiciens, mais aussi actrices et comédiens), l’exercice du métier dépend de l’entretien d’un certain nombre de compétences dont l’artiste est entièrement et individuellement responsable. » Comme l’entraînement physique, celui de la voix, les étirements, la pratique d’un instrument, par exemple.

« Ce n’est pas parce qu’on n’a aucun contrat qu’on peut se permettre d’arrêter de jouer du violon si on est musicien, ou d’entraîner son corps quand on est en danse contemporaine. » Et ces pratiques-là finissent, elles aussi, par perdre leur signification si elles ne viennent pas servir la présentation d’une œuvre sur scène.

Survivre ou penser l’avenir ?

« On va devoir penser à une assurance-emploi propre à la culture et aux travailleurs autonomes, parce que les artistes ne passeront pas à travers, renchérit Sophie Prégent. Il faut des mesures pérennes, un filet social comme celui offert aux intermittents du spectacle en Europe. Les mesures d’urgence étaient essentielles. » Une question de survie, estime aussi Mme Bédard, pour payer le loyer, l’épicerie.

Mais pour la présidente de l’UDA, si les soutiens d’urgence étaient bienvenus, il faut également « du soutien à long terme. On vit quelque chose d’historique. Il ne faut pas juste passer à travers : il faut apprendre. Il faut que ça donne quelque chose. Je comprends que lorsqu’on est en train de se noyer, c’est pas possible de se projeter dans l’avenir. Mais comment on va faire pour faire repartir l’industrie, après la pandémie ? Pour que les gens retournent au théâtre, à l’opéra ? On devrait déjà être en train de penser à ça, il me semble. Et ce n’est pas le cas ».

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