Joan Didion, figure de proue de la littérature du réel, n’est plus

L'écrivaine, qui fut aussi l'auteure de plusieurs scénarios pour le cinéma, est décédée chez elle, à Manhattan, des suites de la maladie de Parkinson, a rapporté le New York Times.
Photo: Jemal Countess/GETTY IMAGES/Agence France-Presse L'écrivaine, qui fut aussi l'auteure de plusieurs scénarios pour le cinéma, est décédée chez elle, à Manhattan, des suites de la maladie de Parkinson, a rapporté le New York Times.

Elle aura été l’une des figures de proue de la littérature du réel, ou nouveau journalisme, profession dans laquelle plusieurs se lancèrent après avoir lu sa prose incomparable. Autrice primée, Joan Didion est décédée le 23 décembre à l’âge de 87 ans. Après avoir fait la chronique de Hollywood et de la contre-culture au cours des années 1960, elle migra vers des préoccupations sociopolitiques. Paru en 2005, son essai autobiographique The Year of Magical Thinking (L’année de la pensée magique) lui a entre autres valu le National Book Award et le prix Médicis.

Dotée d’un sens de l’observation aiguisé et de facultés d’analyse redoutables, elle était une intellectuelle qui se défendait bien de l’être. Dans l’essai Why I Write, paru dans le New York Times en 1976, elle déclare à ce propos :

« Je ne suis pas du tout une intellectuelle, ce qui ne veut pas dire que lorsque j’entends le mot “intellectuel” je fourbis les armes, mais simplement que je ne pense pas en termes abstraits. »

Dans le même texte, elle décrit de manière évocatrice son rapport à l’écriture : « La grammaire est comme un piano dont je joue à l’oreille, car il me semble avoir été déscolarisée l’année où les règles étaient enseignées. Tout ce que je connais de la grammaire, c’est son pouvoir infini. Changer la structure d’une phrase altère le sens de cette phrase, aussi sûrement et inflexiblement que la position d’un appareil photo joue sur le sens de l’objet photographié. »

Tout au long de sa riche carrière, elle aura influencé nombre d’aspirants journalistes, d’auteurs et d’autrices, dont Bret Easton Ellis et Donna Tartt.

Une écriture salutaire

Née en 1934 à Sacramento, en Californie, Joan Didion est une enfant anxieuse, sujette à des crises de hurlements, comme elle le confie au Guardian en 2005. Afin de mettre un terme à ses crises, un médecin suggère à sa mère de lui trouver un exutoire. De lectrice vorace, la petite Joan passe à aspirante autrice. Dans son journal, elle décrit très tôt le monde qui l’entoure.

Durant la Deuxième Guerre mondiale, elle déménage sans cesse, son père étant assigné dans différentes bases militaires. Elle attribue plus tard à ces déracinements répétés son sentiment d’être une perpétuelle étrangère.

En 1956, elle obtient son diplôme de l’Université de la Californie à Berkeley, juste après avoir remporté un concours d’écriture commandité par Vogue. Installée à New York, elle travaille pour le célèbre magazine pendant sept ans.

Son premier roman, Run, River (Une saison de nuits), paraît en 1963. John Gregory Dunne, un confrère auteur, l’aide au cours du processus d’édition. Ils emménagent ensemble, se marient, puis partent pour la Californie, dont s’ennuie Joan Didion.

Pigiste, elle publie de nombreux articles remarqués, dont plusieurs seront réunis en 1968 dans le recueil Slouching Towards Bethlehem. Son style s’inscrit dans l’école du nouveau journalisme, aussi connu sous les noms de « journalisme littéraire » et de « littérature du réel », l’idée étant d’écrire des articles qui se lisent comme des romans.

À cette époque, les époux forment un couple en vue, et leurs réceptions attirent le Tout-Hollywood, sur lequel Didion n’hésite pas à écrire avec la verve acérée qui la caractérise. Dans un article intitulé « Hollywood: Having Fun »,paru dans le New Yorker en 1973, elle décrit une fête privée donnée à l’issue de la première d’un film, précisant : « Ce genre de soirées se terminent avant minuit. Ce genre de couples partent ensemble. S’il y a discorde conjugale, cela restera tu jusqu’à ce que l’un des conjoints soit vu en train de déjeuner avec un avocat. »

C’est en l’occurrence dans le milieu de la production cinématographique qu’elle campe l’action de son roman de 1970 Play It as It Lays (Maria avec et sans rien). Le New York Times salue l’acuité et l’élégance de l’ensemble. Joan Didion adapte ce roman en 1972 pour un film réalisé par Frank Perry qui mettra en vedette Tuesday Weld et Anthony Perkins. Réactions partagées.

Sorti l’année précédente, The Panic in Needle Park (Panique à Needle Park), coécrit avec son mari pour le réalisateur Jerry Schatzberg, avec Al Pacino et Kitty Winn, demeure en revanche un film fort de cette décennie. Quelques autres scénarios écrits en collaboration avec John Gregory Dunne suivront, dont un remake d’A Star Is Born (Une étoile est née), avec Barbra Streisand, et une variation de cette même histoire transposée dans le milieu journalistique, Up Close and Personal (Intime et personnel), avec Robert Redford et Michelle Pfeiffer.

Écrire le deuil

Ce sont toutefois ses essais et ses recueils qui marquent le plus. En 1979, l’un d’eux, The White Album, offre un assemblage hétéroclite mais fascinant d’articles et de confidences : histoire politique et sociale de la Californie, Black Panthers, réminiscences de l’amie Sharon Tate, lutte contre la dépression… Durant cette période, elle reçoit un diagnostic de sclérose en plaques.

En 1991, elle est la première journaliste à émettre dans les médias de masse des doutes quant à la culpabilité des Central Park Five, ces cinq hommes noirs et latinos condamnés, et par la suite disculpés, pour l’attaque et le viol d’une femme blanche. Dans un essai écrit pour le New York Review of Book, Joan Didion met à mal le dossier monté par le procureur dans cette affaire hypermédiatisée.

En 2003, alors que Joan Didion et lui sont justement de retour à New York, John Gregory Dunne est foudroyé par une crise cardiaque, à l’âge de 71 ans. Nourrie par une réelle admiration mutuelle, leur relation était fusionnelle, aux dires de leurs proches. Joan Didion est anéantie.

Comme cela avait été le cas durant l’enfance, c’est dans l’écriture qu’elle trouve un exutoire à sa peine. Elle a 70 ans lorsqu’est publié The Year of Magical Thinking, essai autobiographique qui, pour la première fois, ne contient aucun article passé. Elle y traite avec intimisme, sans faux-fuyants, du deuil de son mari, mais aussi de sa prise en charge de leur fille unique, très malade. Cette dernière meurt peu avant la parution du livre. Dans Blue Nights (Le bleu de la nuit), paru en 2011, Joan Didion revient sur ce deuxième deuil.

Auparavant, elle adapte The Year of Magical Thinking pour le théâtre, à l’invitation du metteur en scène David Hare, qui dirige Vanessa Redgrave en solo dans le rôle de Joan Didion. La pièce fait le tour du monde. En Australie, l’actrice Cate Blanchett la met en scène.

Dans l’ouvrage originel, Joan Didion écrivait : « Les gens qui ont récemment perdu quelqu’un ont un air particulier, que seuls peut-être ceux qui l’ont décelé sur leur propre visage peuvent reconnaître. Je l’ai remarqué sur mon propre visage et je le remarque à présent sur d’autres. C’est un air d’extrême vulnérabilité, une nudité, une béance. »

Plusieurs sommes-nous dans le métier, aujourd’hui, à arborer cet air.

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