La culture une fois de plus happée par les mesures sanitaires

Le cinéma Guzzo Lacordaire au moment de sa fermeture devancée, lundi soir, à la suite des nouvelles mesures sanitaires mises en place par Québec
Valérian Mazataud Le Devoir Le cinéma Guzzo Lacordaire au moment de sa fermeture devancée, lundi soir, à la suite des nouvelles mesures sanitaires mises en place par Québec

Le milieu culturel oscille entre frustration et résignation à la suite de la fermeture jusqu’à nouvel ordre des salles de spectacle et des cinémas due à l’actuelle flambée de cas de COVID-19. La présence du variant Omicron n’aura échappé à personne dans les derniers jours, mais ils étaient encore nombreux dans l’industrie à croire que l’instauration du passeport vaccinal les protégerait d’une nouvelle fermeture.

« C’est encore la culture qui écope. On va finir par rendre les gens fous ! Le Québec est géré comme un hôpital, en fonction du nombre de lits. Mais ce n’est pas un modèle de société viable », lance Louis Dussault, président de K-Films Amérique.

Dépassé par l’annonce faite par le ministre de la Santé lundi, ce vieux routier de l’industrie du cinéma n’était pas en mesure de dire plus tard dans la journée ce qu’il adviendrait des films dont il assure la distribution au Québec. Pas question toutefois de les envoyer directement sur les plateformes en ligne.

« Netflix est en train de sabrer le champagne. Depuis le début de la pandémie, ils profitent de la misère de notre industrie, sans payer de taxes et d’impôts. Or, ça ne sert à rien de mettre les films sur les plateformes, où ils ne bénéficieront pas de promotion, contrairement à si on le sort en salle », explique M. Dussault, qui est d’avis que les cinémas paient injustement pour les retards dans l’administration d’une troisième dose de vaccin.

Nouveau coup dur

 

Pour l’instant, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) demeure incapable de déterminer combien d’éclosions sont attribuables aux cinémas et aux salles de spectacle à l’échelle de la province. On sait toutefois que les gens qui participent à des activités récréatives, ce qui comprend aussi les gyms et les bars, sont à l’origine de 5 % des éclosions au Québec actuellement, contre près de 40 % pour les écoles primaires.

« Les mesures sont non fondées. Ça montre l’amateurisme de ce gouvernement. Avec la capacité réduite à 50 %, les gens étaient déjà espacés dans un endroit bien aéré où ils ne bougeaient pas. Est-ce que c’était vraiment plus dangereux que de s’entasser dans la file au Costco ? » raille Vincent Guzzo, propriétaire de la chaîne de cinémas du même nom.

Depuis le début de la pandémie, le bouillant homme d’affaires se fait critique des mesures sanitaires. Sauf que cette fois, le coup est encore plus dur à encaisser, car les salles de cinéma demeurent ouvertes pour l’instant dans la plupart des principaux marchés. C’est donc dire que le Québec risque de se retrouver à la traîne, alors que de grosses productions américaines, comme le quatrième volet de la saga La matrice, vont bel et bien prendre l’affiche dans les prochaines semaines ailleurs dans le monde.

« On va remettre le film en salle quand on va pouvoir rouvrir, mais le buzz va être passé. Et plus on est fermé de temps, plus il y a de chances que quelqu’un en Russie, ou ailleurs, ait fait une copie pour la distribuer sur Internet. »

La fermeture des salles de cinéma est aussi une mauvaise nouvelle pour les films québécois. Mettant en vedette Louis Morissette et Antoine Bertrand, Au revoir le bonheur, de Ken Scott, devait être le gros succès en salle durant le temps des Fêtes, mais le variant Omicron vient complètement saper son potentiel commercial.

 

« On va relancer le film quand on va pouvoir, mais ce sera pour limiter les pertes », indique le producteur, Christian Larouche, qui songe déjà à repousser la sortie de ses films prévus ce printemps.

Il y aura donc assurément congestion dans les salles de cinéma à la réouverture, déjà qu’on en était encore à rattraper toutes les sorties décalées lors des précédentes vagues.

Compréhension, mais déception

 

Malgré tout, Christian Larouche reconnaît que les nouvelles mesures sont sans doute justifiées, à l’instar de Céline Marcotte, directrice générale du Théâtre du Rideau vert, qui doit à contrecœur annuler les 12 représentations restantes de son spectacle de fin d’année, Revue et corrigée.

« La seule incohérence, c’est que les restos, eux, peuvent rester ouverts jusqu’à 22 h, alors qu’au théâtre, les gens ne boivent pas et n’enlèvent pas leur masque. Mais sinon, je comprends les annonces, parce qu’on voit combien la situation est grave », poursuit Mme Marcotte, qui se réjouit par ailleurs que les acteurs soient pour le moment en mesure de continuer de répéter en vue de la rentrée hivernale.

Or, le sort de la programmation hivernale dans les salles de spectacle est plus qu’incertain, comme le gouvernement Legault n’a pas avancé de date de réouverture. « On n’a aucune idée combien de temps cela va durer, et c’est ça qui est le plus inquiétant. Pour organiser des spectacles, il faut pouvoir prévoir. On ne sait pas quand cela va reprendre, au printemps, à l’été, à l’hiver ? » demande Nadine Medawar, directrice générale du Regroupement québécois de la danse.

D’ici la réouverture des salles, nombre d’artistes pourraient voir leur contrat passer à la trappe et se retrouver dans une situation financière extrêmement délicate. Dans ce contexte difficile, le gouvernement fédéral est appelé une fois de plus à bonifier l’aide financière.

On n’a aucune idée combien de temps cela va durer, et c’est ça qui est le plus inquiétant. Pour organiser des spectacles, il faut pouvoir prévoir.

 

« On se retrouve dans le vide juste avant les Fêtes, explique Luc Fortin, président de la Guilde des musiciens. La PCU, la PCRE, le fonds spécial, c’est terminé. Il y a quelque chose qui est écrit dans le projet de la ministre fédérale Chrystia Freeland, mais pour l’instant, c’est un projet. Le projet permettrait de recevoir 300 $ par semaine, mais on ne sait pas quand cela commence. »

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