Opération «résurrection» des antiquités détruites par le groupe EI à Mossoul

Un employé du musée de Mossoul s’affaire à rassembler les fragments d’une plateforme de pierre arborant des écritures cunéiformes. Certains morceaux tiennent ensemble avec des élastiques ou de petits cerceaux métalliques.
Zaid Al-Obeidi Agence France-Presse Un employé du musée de Mossoul s’affaire à rassembler les fragments d’une plateforme de pierre arborant des écritures cunéiformes. Certains morceaux tiennent ensemble avec des élastiques ou de petits cerceaux métalliques.

C’est un travail d’orfèvre. Au musée de Mossoul, encore endommagé, les Irakiens, épaulés par des restaurateurs français, trient des centaines de pierres : des fragments de vestiges antiques de plus de 2500 ans, détruits par les djihadistes, à reconstituer.

Un lion ailé du site de Nimrod, joyau de l’empire assyrien, deux imposants « lamassu », fabuleux taureaux ailés, et une base de trône du roi Assurnazirpal II. Pulvérisées par le groupe État islamique (EI), ces pièces du premier millénaire avant J.-C. sont en cours de restauration, grâce à des financements internationaux et une expertise fournie par le Louvre de Paris.

Au rez-de-chaussée du musée de Mossoul, les barres de fer tordues des fondations s’échappent d’un trou encore béant dans le dallage. Dans les différentes salles, des pierres de toute taille sont disséminées sur des palettes. Les experts ont commencé à séparer les antiquités les unes des autres.

Sur certaines pierres imposantes, on reconnaît des pattes. Plus loin, ce sont les restes des ailes. D’autres pierres affichent des inscriptions en alphabet cunéiforme. Pas plus gros que le poing, les fragments les plus petits s’alignent sur des tables. « Nous avons cinq œuvres importantes dans le musée, il faut séparer tous les fragments », explique Daniel Ibled, un des restaurateurs français missionnés par le Louvre.

« C’est comme un puzzle, vous essayez de retrouver les morceaux qui racontent la même histoire. Petit à petit, vous arrivez à recréer des ensembles », ajoute-t-il.

Après trois premières missions en juin, en septembre et en décembre, sept experts français se relaieront pour des visites périodiques à Mossoul, venant assister, en les guidant, aux restaurations menées avec près d’une dizaine d’employés du musée.

« Plus de 850 morceaux »

La base de trône en pierre, couverte d’écritures cunéiformes, semble quasiment reconstituée. Certains fragments tiennent ensemble avec des élastiques ou de petits cerceaux métalliques. « Là, c’est l’épicentre de l’explosion », lance un des experts irakiens, désignant un trou béant dans un coin de l’œuvre.

Mis en déroute en 2017, le groupe était entré à Mossoul en 2014, imposant son règne de la terreur sur un tiers de l’Irak. Les djihadistes avaient ravagé à coups de masse et au marteau-piqueur des statues antiques et des trésors pré-islamiques du musée, mettant en scène cet acharnement dans une vidéo diffusée en février 2015.

C’est comme un puzzle, vous essayez de retrouver les morceaux qui racontent la même histoire. Petit à petit, vous arrivez à recréer des ensembles.

 

Les pièces les plus volumineuses, difficilement transportables, ont été détruites pour le compte de la propagande. Les vestiges les plus petits ont été revendus au marché noir dans le monde entier.

« La base de trône a été pulvérisée en plus de 850 morceaux. Nous en avons rassemblé les deux tiers », explique à l’AFP Choueib Firas Ibrahim, fonctionnaire du musée. Le savoir de ce diplômé en études sumériennes s’avère précieux pour les reconstitutions.

« Nous lisons les inscriptions, et sur cette base nous arrivons à remettre les pièces à leur place », confirme son collègue Taha Yassin. Les choses se compliquent toutefois : « les fragments internes n’ont pas de surfaces plates ou d’inscriptions, c’est le plus difficile », ajoute-t-il.

« Ressusciter les œuvres »

Après des interventions d’urgence lancées en 2018 et les retards entraînés par la pandémie, le directeur du musée, Zaid Ghazi Saadallah, espère terminer la restauration de son institution dans un délai de cinq ans.

Naguère, son musée renfermait plus d’une centaine de pièces. « La plupart ont été détruites ou subtilisées », déplore-t-il.

Sur certains murs, des feuilles de papier remplacent les vestiges disparus : « Il manque le mihrab de la mosquée Al-Rahmani en pierre d’albâtre », en allusion à ces niches murales indiquant la direction de La Mecque.

L’Irak souffre depuis des décennies du pillage de ses antiquités, notamment après l’invasion américaine de 2003 et l’arrivée des djihadistes. Mais le rapatriement de ces œuvres est une priorité du gouvernement actuel.

Le projet à Mossoul est financé par l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflits.

Outre le Louvre, il implique la Smithsonian Institution, qui fournit des formations aux équipes du musée, et le World Monuments Fund, chargé de la restauration du bâtiment.

 

Une fois restaurées, les œuvres seront dévoilées au public à une exposition en ligne, ajoute-t-elle. « Quand on a dit qu’avec du temps, de l’argent, du savoir-faire on pouvait ressusciter les œuvres les plus endommagées, ça se démontre. Des œuvres qui étaient complètement détruites commencent à reprendre forme. »

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