Rediffusions: des avertissements aux effets partagés

Adapté d’une pièce de théâtre de 1973, «La cage aux folles» a pris l’affiche en salle cinq ans plus tard, devenant l’un des premiers longs métrages grand public à montrer à l’écran un couple d’hommes dans la banalité du quotidien.
Photo: Artv (2010) Adapté d’une pièce de théâtre de 1973, «La cage aux folles» a pris l’affiche en salle cinq ans plus tard, devenant l’un des premiers longs métrages grand public à montrer à l’écran un couple d’hommes dans la banalité du quotidien.

La cage aux folles et C.R.A.Z.Y. ont tous deux été rediffusés cette fin de semaine à la télévision avec un message d’avertissement prévenant les spectateurs que les « représentations culturelles » contenues dans le film peuvent choquer dans le contexte actuel. Une façon de faire qui finit peut-être par heurter davantage que certains mots prononcés dans ces films.

Sur les réseaux sociaux du moins, ils ont été nombreux cette fin de semaine à s’offusquer de l’ajout d’un tel avertissement avant La cage aux folles, présenté samedi sur ARTV.

« Ce film est présenté tel qu’il a été créé et peut contenir des représentations culturelles d’époque », pouvait-on lire avant de regarder ce classique de la comédie française. Adapté d’une pièce de théâtre de 1973, La cage aux folles a pris l’affiche en salle cinq ans plus tard, devenant l’un des premiers longs métrages grand public à montrer à l’écran un couple d’hommes dans la banalité du quotidien. Après coup, certains ont décrié les stéréotypes sur l’homosexualité qui sont entretenus dans ce film, mais La cage aux follesdemeure pour d’autres une œuvre phare du cinéma gai.

« Nous avons jugé que les représentations faites des personnes LGBTQ et certains propos envers le “domestique”, qui est une personne racisée, justifiaient l’ajout d’un avertissement », a tranché pour sa part Radio-Canada après avoir revisité le contenu l’an dernier. Dans un courriel transmis au Devoir, le diffuseur public a précisé que la même mise en garde a été ajoutée à La cage aux folles II.

Depuis un an, un avertissement du genre précède aussi les rediffusions de La petite vie, présentées le samedi soir. C’était à l’époque le compromis que Radio-Canada avait trouvé pour remettre en ligne un épisode qui mettait en vedette Normand Brathwaite dans la peau d’un professeur africain très caricatural et dont le retrait avait soulevé l’ire de plusieurs téléspectateurs.

« Je trouve ça tellement infantilisant. C’est comme si le public était trop stupide pour comprendre que c’est une comédie », lance Germain Lacasse, professeur honoraire au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ce spécialiste de l’histoire du cinéma québécois déplore aussi qu’on s’offusque de certains termes contenus dans des films qui sont pourtant campés dans une autre époque.

C.R.A.Z.Y.

 

Dernier exemple en date d’une époque qui en juge une autre : C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée, qui est sorti en 2005, mais qui raconte l’histoire d’un père (Michel Côté) peinant à accepter l’orientation sexuelle de son fils (Marc-André Grondin) dans les années 1970 et 1980. Rediffusé dimanche soir à TVA, le film maintes fois primé est lui aussi désormais accompagné d’un avertissement initial, qui vise à épargner certaines sensibilités.

Quand j’ai lu le scénario de "C.R.A.Z.Y." en 2002, ça ne choquait personne. Mais aujourd’hui, on ne pourrait plus faire le film comme ça. Il faudrait trouver autre chose aujourd’hui.

Une décision prise d’un commun accord par le réalisateur et le producteur, Pierre Even. Pas tellement parce que les dialogues sont truffés d’insultes homophobes, qui sont de toute façon indissociables du propos du film. Jean-Marc Vallée et Pierre Even en sont plutôt venus à la conclusion que l’ajout d’un avertissement était rendu nécessaire à cause de l’usage à un moment dans le film du mot en n.

« Quand j’ai lu le scénario de C.R.A.Z.Y. en 2002, ça ne choquait personne. Mais aujourd’hui, on ne pourrait plus faire le film comme ça. Il faudrait trouver autre chose aujourd’hui [même s’il est vrai que cette expression était couramment utilisée durant ces années au Québec] », raisonne le producteur.

Maria Chapdelaine

 

Un autre long métrage produit par Pierre Even a fait l’objet d’une telle mesure de précaution, celui-là beaucoup plus récent. Maria Chapdelaine, qui a pris l’affiche cet automne, a en effet également droit en ouverture à une brève mention sur les représentations culturelles d’époque.

C’est l’utilisation du terme « Sauvages » pour désigner les Autochtones qui pose problème dans cette relecture du roman culte de Louis Hémon, dont l’action se déroule dans le nord du Lac-Saint-Jean, au début du XXe siècle.

Ni Pierre Even ni le réalisateur, Sébastien Pilote, n’avaient cru bon au départ ajouter un avertissement. D’autant que plusieurs membres des Premières Nations ont été consultés durant l’adaptation du scénario. Tous trouvaient justifiée l’utilisation du mot « Sauvage », qui était effectivement le terme répandu à l’époque pour parler des Autochtones.

C’est plutôt lors de la projection de Maria Chapdelaine au Festival international du film de Toronto (TIFF) qu’un spectateur — non autochtone par ailleurs — a grincé des dents, puis l’a fait savoir à l’un des bailleurs de fonds du film.

« On sentait qu’il y avait une inquiétude, mais la décision venait de nous. On ne voulait pas qu’un seul Autochtone soit choqué à cause de ce mot-là, ce n’était pas notre but. On préférait en faire trop que pas assez », explique Pierre Even.

Pour Pierre Barrette, professeur à l’École des médias de l’UQAM, ces mises en garde sont un « moindre mal » dans le contexte actuel et permettent au moins de diffuser une œuvre d’époque sans devoir amputer certains passages. « La réaction générale du public en ce moment, c’est d’être choqué par ces avertissements. Peut-être qu’à force d’en voir, il va y avoir un retour en arrière », laisse-t-il entendre.

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