«Josep»: le dessin comme un cri

Les décors des souvenirs tiennent plus de la suggestion afin de recentrer l’attention sur l’action et le doublage. Plus fort encore, même les mouvements des personnages sont réduits au strict minimum et font reposer le lourd poids du drame sur la puissance du trait et du doublage.
Photo: AZ Films Les décors des souvenirs tiennent plus de la suggestion afin de recentrer l’attention sur l’action et le doublage. Plus fort encore, même les mouvements des personnages sont réduits au strict minimum et font reposer le lourd poids du drame sur la puissance du trait et du doublage.

Des hommes titubent dans la neige. De nuit, à travers la forêt, ils fuient. Ils fuient l’extrême droite, ils fuient la chute de la République, ils fuient Franco. Ils fuient vers la France, sans savoir ce qui les y attend. Nous sommes en février 1939 et ce qui attend ces Républicains catalans, ce sont des camps de fortune aux allures de camps de concentration. Parmi ces réfugiés parqués comme des prisonniers se trouve un artiste : le dessinateur et caricaturiste Josep Bartolí. C’est une amitié née au milieu des barbelés avec lui que l’ancien gendarme Serge raconte à son petit-fils — se montrant d’une sensibilité qui vous prend aux tripes — sans lui épargner les atrocités perpétrées par ses collègues ni la misère dans laquelle pataugent les Espagnols.

Aurel, de son vrai nom Aurélien Froment, n’aurait pas pu mieux faire pour son premier long métrage. Le dessinateur de presse, dont les coups de crayon ont émaillé les pages du Monde, du Canard enchaîné ou encore de Marianne, livre sur grand écran toute son admiration pour l’artiste catalan Josep Bartolí et investit ce film d’animation de toute sa passion pour le travail de l’artiste.

Le trait

L’animation, trop souvent résumée aux films pour enfants, revient ici à son fondement : le trait. La main du dessinateur-réalisateur se prolonge dans le crayon, il est donc logique que le trait de l’artiste soit la véritable vedette du film. Le trait d’Aurel bien sûr, mais aussi le trait de Bartolí. Une importance fondamentale est donnée aux textures et à la ligne dessinée à la main. Les textures des différentes techniques utilisées (craie, fusain, crayon, pastel, aquarelle, etc.) dansent à l’image comme du grain sur une vieille pellicule et donnent un supplément d’âme à chaque plan.

« Montrer le dessin comme un cri », déclarait le réalisateur dans sa note d’intention. Son graphisme plus ou moins lisse et coloré vient échelonner le drame et matérialiser la subjectivité du témoignage. De ce fait, Aurel met à profit tout le pouvoir du dessinateur dont le croquis transpose ce que même le plus perfectionné des appareils photo ne pourra capter.

 

La force d’un dessin ne tient pas nécessairement au foisonnement de détails et Aurel nous le prouve ici. Dans Josep, les décors des souvenirs tiennent plus de la suggestion afin de recentrer l’attention sur l’action et le doublage. Plus fort encore, même les mouvements des personnages sont réduits au strict minimum et font reposer le lourd poids du drame sur la puissance du trait et du doublage. Les acteurs portent avec sensibilité les dessins d’Aurel, qui insère son animation dans les propres dessins de Bartolí et inversement, jusqu’à fusionner les deux arts.

Le sublime de la vision artistique

Comme ne le laisse pas entendre le titre, c’est plutôt le gendarme français qui est le personnage principal du film. Ici, il s’agit surtout de ses propres souvenirs et de ce qu’a pu lui raconter Josep. Cependant, dans quelques moments de grâce, le point de vue du dessinateur catalan émerge et fait surgir le sublime de la vision artistique au milieu des méandres de la déchéance. On pense notamment à l’apparition de Frida Kahlo sortant des eaux telle une apparition mythologique à la sensualité divine. La doubleuse du personnage de Frida, la chanteuse catalane Sílvia Pérez Cruz, signe également la superbe bande originale du film portée par la douceur infinie de sa voix.

Josep est un film poignant qui s’illustre par la férocité de son propos et par la force de son graphisme. Les cinéphiles français ne pourront qu’éprouver une certaine honte de l’injustice du traitement réservé par les autorités françaises aux exilés espagnols. Cette perle lézardée de violence est un hommage précieux au parcours englouti par les embûches d’un artiste atypique au trait sans concession.

 

Josep

★★★★

Film d’animation d’Aurel avec les voix de Sergi López, Bruno Solo, François Morel, Alain Cauchi, Sílvia Pérez Cruz, David Marsais, Valérie Lemercier. France, Espagne, Belgique, 2020, 74 minutes. En salle.



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