La relance du Thursday’s dans une impasse

L’établissement iconique de la rue Crescent, à Montréal, est vacant depuis deux ans.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’établissement iconique de la rue Crescent, à Montréal, est vacant depuis deux ans.

Près de deux ans après avoir fermé dans la controverse, le Thursday’s sur la rue Crescent est toujours en vente, et le mythique resto-bar pourrait le demeurer encore longtemps, la pandémie et les règles de zonage ayant refroidi considérablement les acheteurs potentiels.

Il fut une époque où les tenanciers se seraient battus pour mettre la main sur cet immense bâtiment de trois étages, dont la discothèque au sous-sol a fait fureur dans métropole au cours des années 1970 et 1980. Mais la crise sanitaire, qui a débuté quelques semaines après la fermeture du Thursday’s, aura eu raison de ce qu’il restait de la vie nocturne au centre-ville.

« Les gens de Montréal ne veulent plus aller sur Crescent, et ça avait commencé avant la COVID-19. En plus, les gens maintenant aiment mieux aller dans des endroits plus petits. Un resto-bar de trois étages comme le Thursday’s, ça ne sera plus jamais rentable », tranche l’homme d’affaires Peter Sergakis, qui avait publiquement affiché son intérêt pour le resto-bar dans les jours qui ont suivi sa mise en vente.

Même s’il a fait fortune dans le monde de la restauration et des bars, Peter Sergakis voulait acquérir le Thursday’s pour le démolir et le transformer en immeuble à condos de dix étages. Mais face au refus de la Ville de changer le zonage pour autoriser les constructions de plus de trois étages dans le secteur, l’entrepreneur a fini par laisser tomber le projet. Le propriétaire du bâtiment, Bernard Ragueneau, reconnaît qu’il l’aurait sûrement déjà vendu si la construction de tour à condos était permise.

Contrairement à Peter Sergakis, il est convaincu cependant que de reprendre le resto-bar dans sa forme actuelle s’avérerait profitable.

Prix négociable

 

« Ça a été rentable pendant 40 ans, alors je ne vois pas pourquoi ça ne le serait plus […] C’est sûr que je préférerais que ça reste un resto-bar, mais au stade où je suis, ça m’est égal si le nouveau propriétaire veut le démolir. Tout ce que je veux, c’est vendre », insiste d’une voix fatiguée l’octogénaire, dont les fils se sont éloignés de l’entreprise familiale au cours des dernières années.

Faute de relève, Bernard Ragueneau avait choisi en 2018 de céder la gestion du resto-bar à la famille Nakis, qui est propriétaire du Sir Winston Churchill Pub juste à côté, en plus d’être actionnaire de plusieurs établissements montréalais, comme le Da Giovanni et le cabaret Chez Parée.

La collaboration entre les Nakis et les Ragueneau s’est terminée en queue de poisson en janvier 2020. Au lendemain des festivités du jour de l’An, les gestionnaires du Thursday’s avaient choisi de mettre la clé sous la porte sans préavis, prenant de court la centaine d’employés de l’établissement qui s’étaient insurgés dans les médias de cette décision cavalière.

Depuis, l’immeuble est toujours vacant, mais demeure affiché à environ dix millions de dollars, ce qui correspond à peu près à la valeur de l’évaluation foncière. « On est prêt à négocier et à descendre encore. Jusqu’ici, on a eu plusieurs offres de huit et de neuf millions, mais les acheteurs n’avaient pas les reins assez solides pour passer à la banque », se désole Bernard Ragueneau.

Un enjeu de patrimoine

 

Le chef Dany Bolduc, qui possède les restaurants H4C et La Sobremesa, révèle avoir été approché cet été par les Ragueneau pour signer un bail avec eux afin de rouvrir le resto-bar, d’ici au moins à ce que soit trouvé un nouveau propriétaire pour l’immeuble. Les discussions sont présentement rompues, mais M. Bolduc a fait savoir en entrevue au Devoir être toujours ouvert à la proposition.

« J’ai eu la chance de visiter le bâtiment et j’ai été épaté de constater à quel point c’était en bon état. Tout l’aménagement est fait pour pouvoir accueillir un grand nombre de personnes. C’est très rare de voir des standards aussi élevés en restauration aujourd’hui », insiste-t-il.

Or, Dany Bolduc conçoit mal comment un investisseur pourrait dans les conditions actuelles se porter acquéreur de ce vieux bâtiment sans que le zonage soit changé. « Ce serait étonnant qu’une banque accepte de prêter de l’argent si c’est seulement pour un resto-bar de trois étages. Les revenus actuellement, avec la COVID, sont trop incertains. Avec les revenus d’une tour à condos au-dessus du restaurant, il y aurait beaucoup moins de risques. C’est pour ça que beaucoup de restaurants aujourd’hui se trouvent au premier étage d’immeubles résidentiels », explique celui qui est d’avis que la préservation du Thursday’s est conciliable avec l’érection d’un immeuble à condos juste au-dessus.

Héritage Montréal n’est toutefois pas du même avis, d’autant plus que le bâtiment est doté d’un certain cachet avec son architecture victorienne emblématique du reste de la rue Crescent. « Il faut préserver le plus possible ces bâtiments qui ont fait la réputation de Montréal comme ville de nightlife. Si on construit de grandes tours de verre avec des condos comme dans toutes les grandes villes américaines, qu’est-ce qui va faire l’unicité de Montréal ? » s’interroge Taika Baillargeon, directrice des politiques à Héritage Montréal.

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