Les maisons patrimoniales boudées par les acheteurs

Jean-François Taschereau a racheté la maison Pâquet à la fin des années 1980 pour la restaurer, à l’extérieur comme à l’intérieur, grâce au soutien du ministère de la Culture. Aujourd’hui, la revendre s’avère être une tâche colossale.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Jean-François Taschereau a racheté la maison Pâquet à la fin des années 1980 pour la restaurer, à l’extérieur comme à l’intérieur, grâce au soutien du ministère de la Culture. Aujourd’hui, la revendre s’avère être une tâche colossale.

La protection des maisons patrimoniales a beau faire consensus, très peu de gens sont prêts à les acheter pour y habiter. Conséquence : certains bâtiments classés restent en vente pendant des années, et plusieurs défenseurs du patrimoine craignent qu’ils finissent par tomber en décrépitude, faute d’un acquéreur.

La maison Pâquet, dans le secteur de Saint-Nicolas, à Lévis, est probablement l’exemple le plus patent du peu d’engouement des acheteurs pour les constructions ancestrales. Cette résidence datant de la fin de la Nouvelle-France a été mise en vente il y a quatre ans pour près d’un million de dollars, mais le prix affiché n’a cessé de descendre depuis. Il pointe maintenant à 435 000 $, soit près de 100 000 $ en deçà de l’évaluation foncière.

« Il va falloir qu’il y ait quelque chose qui se passe, parce que je n’ai pas un fonds de pension suffisant pour l’entretenir pendant encore des années. Dans ma situation, je peux comprendre que des gens qui n’en ont rien à faire du patrimoine puissent préférer démolir la maison et vendre ensuite le terrain », prévient le propriétaire des lieux, Jean-François Taschereau.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

À 67 ans, c’est à regret que M. Taschereau liquide la colossale demeure de six chambres et deux cuisines où il a élevé ses trois enfants.Affaibli depuis quelques années par des problèmes de santé, ce passionné d’antiquités avait racheté la maison Pâquet à la fin des années 1980 pour la restaurer, à l’extérieur comme à l’intérieur, grâce au soutien du ministère de la Culture.

Les poêles à bois, les immenses chandeliers, la machine à coudre, les meubles d’antan : à peu près toute la décoration à l’intérieur évoque l’époque seigneuriale, ce qui suscite l’admiration des visiteurs tout en étant un sérieux frein à la vente, se désole son propriétaire.

« C’est certain que, si l’intérieur était en Gyproc, décoré avec un blanc lumineux, je l’aurais déjà vendue. Les nouveaux propriétaires pourraient toujours la rénover entièrement, comme l’intérieur n’est pas classé patrimonial, mais ce serait dommage. Il n’y a pas beaucoup de maisons de cette époque dont l’intérieur a été restauré », souligne M. Taschereau, qui ajoute que les gens sont peut-être moins intéressés par le patrimoine bâti qu’ils ne le laissent croire.

Pendant ce temps, la Ville de Lévis se montre préoccupée par le sort de la maison Pâquet, même si elle ne fait pas partie de ses compétences. L’administration municipale s’inquiète du fait que la résidence nécessite certains travaux d’entretien, mais souligne qu’elle est vendue sans garantie légale, ce qui « peut être un frein pour les acquéreurs potentiels ».

Embûches pour les acheteurs

 

Une situation similaire de l’autre côté du fleuve, où le manoir de la Baronnie-de-Portneuf est à vendre depuis environ un an et demi, alors que la plupart des autres demeures sur le marché tout autour trouvent preneur en quelques semaines depuis le début de la pandémie. Pourtant, cette propriété construite quelque part entre 1762 et 1788 est dotée d’un cachet certain, elle qui a appartenu à plusieurs grands noms de l’élite anglophone après la Conquête, comme l’homme d’affaires Edward Hale.

Son actuel propriétaire, Jean-François Corbeil, s’en est servi comme résidence secondaire pendant presque 30 ans, et il a toujours bon espoir de conclure la transaction au prix initial de 295 000 $, même s’il est vrai que l’attente commence à peser.

Je ne regrette pas de l’avoir fait protéger par le ministère de la Culture, mais si on regarde les choses de manière terre à terre, c’est sûr que ça complique la vente.

 

« Je ne regrette pas de l’avoir fait protéger par le ministère de la Culture, mais si on regarde les choses de manière terre à terre, c’est sûr que ça complique la vente, car ça entraîne beaucoup d’obligations pour l’acheteur avant d’entreprendre des travaux », explique ce comptable de la région métropolitaine.

Bref, la reconnaissance de la valeur patrimoniale par le ministère s’avère être une arme à double tranchant. D’un côté, elle permet l’octroi de subventions pour des travaux, mais de l’autre, elle complexifie le processus de réfection au point de refroidir les acheteurs potentiels.

À cela s’ajoute le problème des compagnies d’assurances, qui sont toujours aussi réfractaires à protéger une maison classée patrimoniale. Certaines d’entre elles vont accepter de rembourser certains dommages, mais ajouteront tellement d’exceptions que des propriétaires préfèrent se passer de couverture d’assurance.

« Il y a plusieurs personnes qui changent d’idée en cours de route quand elles voient à quel point c’est compliqué d’être assurées. Souvent, ce sont des gens de la famille qui reçoivent une maison en héritage et qui finissent par changer d’avis, parce que les assurances ne veulent plus assurer une maison dès qu’il y a un changement de propriétaire », dénonce Noémi Nadeau, directrice générale des Amis et propriétaires des maisons anciennes du Québec.

L’association milite pour sensibiliser les assureurs à la réalité des maisons classées patrimoniales. D’ici là, elle craint toujours que certains bâtiments sans acheteur soient laissés à l’abandon.

Légère embellie

 

Les courtiers immobiliers avec qui Le Devoir s’est entretenu se veulent toutefois rassurants. Les maisons classées patrimoniales se vendent plus facilement depuis le début de la pandémie, profitant elles aussi dans une certaine mesure de l’essor du marché immobilier.

« C’est normal que ça ne soit pas aussi rapide que pour les autres propriétés, car on parle d’un marché plus niché. Mais, oui, il y a un intérêt. Il suffit d’être patient », précise Catherine Labrecque, courtière chez Royal LePage dans la grande région de Québec.

Le ministère de la Culture ignore combien de maisons classées patrimoniales sont à vendre ou ont été laissées vacantes.

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