L’écrivaine Marie-Claire Blais est décédée

L’autrice d’«Une saison dans la vie d’Emmanuel» était «un de nos plus grands trésors nationaux», a commenté l’auteur Michel Tremblay. Marie-Claire Blais a récolté quantité de prix et distinctions tout au long d’une carrière de 60 ans.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’autrice d’«Une saison dans la vie d’Emmanuel» était «un de nos plus grands trésors nationaux», a commenté l’auteur Michel Tremblay. Marie-Claire Blais a récolté quantité de prix et distinctions tout au long d’une carrière de 60 ans.

La romancière, dramaturge et poète Marie-Claire Blais est décédée. Elle était âgée de 82 ans.

L’agence d’artistes Goodwin, qui la représentait, a confirmé la triste nouvelle mardi soir.

Née en octobre 1939 à Québec et issue d’une famille modeste, l’autrice a publié son premier roman, La belle bête, à l’âge de 20 ans. Aussitôt remarquée par la critique et le public, elle reçoit alors une bourse de la Fondation Guggenheim à la suggestion du célèbre critique américain Edmund Wilson.

Son roman le plus connu, Une saison dans la vie d’Emmanuel, écrit en 1966 aux États-Unis, la propulse au panthéon des grandes écrivaines.

Situé à une époque où le Québec est encore plongé dans la Grande Noirceur, le roman tourne autour d’Emmanuel, le dernier-né d’une famille nombreuse, élevé par une grand-mère omniprésente. Autour de lui évoluent ses frères et sœurs ainsi que ses parents, des personnages qui refusent de vivre dans la misère malgré la pauvreté et la maladie.

D’une violence et d’une langue crues nouvelles pour l’époque au Québec, l’intrigue de La belle bête laissera des marques ineffaçables dans l’imaginaire de ses nombreux lecteurs. L’histoire des relations tordues entre cette jeune femme laide et son jeune frère, simple d’esprit mais d’une beauté exceptionnelle, sert de tremplin à une panoplie d’émotions. Les critiques y parleront même de sauvagerie sans nom, d’où la stupeur éprouvée par les lecteurs vu le jeune âge de l’autrice.

Une saison dans la vie d’Emmanuel, traduit dans une dizaine de langues, est une des œuvres québécoises les plus lues dans le monde. Plus de 2000 livres, thèses, articles, critiques et entrevues ont été écrits sur le roman, et les multiples interprétations qu’en a faites la critique littéraire représentent un hommage à la complexité du roman.

En plus d’une vingtaine de romans édités en France et au Québec, tous traduits en anglais, Mme Blais a également écrit six pièces de théâtre et des recueils de poésie.

Soif d’écrire

Marie-Claire Blais n’a jamais cessé d’écrire durant ses soixante ans de carrière. En 2018, elle mettait un point final au monumental cycle Soifs, une série de 10 romans amorcée en 1995. Cette fresque colossale de milliers de pages impressionne par les longues phrases qui s’étirent comme un fleuve, avec seules quelques virgules comme points de repère.

Les personnages se comptent par centaines dans sa littérature unique en son genre. Ces personnalités, souvent marginales, humiliées, mais empreintes d’humanité, Marie-Claire Blais les avait souvent rencontrés, pour la plupart, sans nécessairement qu’ils sachent qu’elle était écrivaine. « Ils l’ont su à un moment donné quand j’ai dû leur poser des questions. La plupart des gens ne savent pas que je suis écrivaine, expliquait-elle au Devoir en 2018. Je préfère être un écrivain anonyme. »

Elle soulignait d’ailleurs au Devoir en 2012 l’importance de l’écriture à notre époque. « On vit dans un monde très tumultueux, plein à la fois de joie et de peine ; il y a tellement d’événements, une confusion d’événements, que d’éclaircir tout ça pour donner le pouls… C’est complexe. C’est un peu ça, l’idée : donner la pulsation de ce que nous vivons aujourd’hui, d’un point de vue de romancière, de poète. Il faut la poésie ; c’est essentiel pour que ça devienne lumineux. La poésie est essentielle pour décrire la complexité de notre temps. »

Un travail d’écriture qu’elle n’a jamais tenu pour acquis, poursuivait-elle, toujours dans cette entrevue. « Et malgré le temps, l’expérience, quand on écrit des livres, on est toujours dans le doute. »

Sa prose exigeante et originale lui valut bien des honneurs. En plus d’être le premier auteur québécois à avoir empoché, en 1966, le prestigieux prix Médicis, elle a remporté le prix Belgique-Canada en 1976 pour l’ensemble de son œuvre, le prix Athanase-David en 1982, le prix Prince-Pierre-de-Monaco en 2002, le prix Gilles-Corbeil de la fondation Émile-Nelligan en 2005 pour l’ensemble d’une œuvre, et le prix Matt-Cohen du Writer’s Trust of Canada en 2006, remis pour la première fois à un écrivain francophone.

De plus, elle a reçu un grand nombre de bourses qui l’ont aidée à s’adonner à son travail d’écrivaine.

Québécoise exilée

Plutôt timide, Marie-Claire Blais partageait son temps entre Key West, en Floride, Melbourne, en Estrie, et Montréal.

Elle fuyait les projecteurs, mais se montrait très généreuse en entrevue de même qu’avec ses collègues écrivains. Elle a participé à de nombreux jurys, dont celui du prix Robert-Cliche, qui récompense un premier roman.

Elle a été pendant plusieurs années la compagne de la peintre d’origine américaine Mary Meigs, décédée en 2002.

Québécoise dans l’âme, Marie-Claire Blais demeurait une nomade et une militante convaincue de la Francophonie.

« Marie-Claire était un de nos plus grands trésors nationaux », a commenté l’auteur Michel Tremblay peu après l’annonce du décès.

« Une saison dans la vie d’Emmanuel, un des premiers romans que j’ai lu », a écrit le premier ministre François Legault sur Twitter mardi soir dans un message dans lequel il offre « ses condoléances à tous les proches de cette grande auteure ».

Sa maison d’édition, Boréal, s’est jointe au concert d’éloges mardi en soirée.

« Marie-Claire Blais a non seulement profondément marqué les littératures québécoise et canadienne, mais elle s’est aussi hissée au premier rang des écrivains francophones de sa génération. […] Elle laisse une œuvre riche et abondante, composée surtout de romans, mais abordant aussi de nombreux genres, pièces théâtrales, radiophoniques, poésie, essais, qui se caractérisent par son audace formelle et par une attention toute particulière aux êtres marginaux, déclassés, rejetés. »

« C’est un grand choc, ajoute son éditeur, Pascal Asathiany. On savait qu’elle n’était pas très en forme, qu’elle avait eu des petits problèmes de santé, mais on n’avait pas imaginé une issue aussi subite. Elle était d’apparence frêle, mais possédait une force énorme. Une série de romans de la qualité de Soifs, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’écrivains qui ont fait ça dans le monde. Elle avait un souffle exceptionnel. »

« Elle était assez secrète ; je sais qu’elle écrivait constamment, précise-t-il. Dès qu’elle terminait un roman, nous le publiions. Y aura-t-il quelque chose à publier ? Sans doute, mais ce serait une œuvre inachevée. »

Parmi ses œuvres, on retrouve entre autres Manuscrits de Pauline Archange (1968), Les nuits de l’underground (1978), Le sourd dans la ville (1980), Visions d’Anna (1982), Pierre (1986), L’ange de la solitude (1989) et Un jardin dans la tempête (1990).

Un prix littéraire porte même son nom. Depuis 2005, le Prix littéraire Québec-France Marie-Claire-Blais récompense un premier roman écrit en langue française par une personne de citoyenneté française qui réside en France.

Avec Manon Dumais et La Presse canadienne

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