Des façades qui cachent une négligence patrimoniale

La station de pompage Craig, située au pied du pont Jacques-Cartier
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La station de pompage Craig, située au pied du pont Jacques-Cartier

Le façadisme, cette pratique qui consiste à garder uniquement la façade d’un immeuble patrimonial pour construire un bâtiment neuf derrière, est de plus en plus répandu à Montréal. Or, ça n’est pas une bonne pratique de conservation patrimoniale, dénonce un rapport du Conseil du patrimoine de Montréal (CPM), déposé il y a quelques jours.

« En effet, c’est en train de devenir une habitude plutôt qu’une exception », dit Peter Jacobs, président de l’organisme.

Déjà, dans les années 1970, lors de la construction de l’UQAM, on avait démoli l’église Saint-Jacques pour n’en garder que le clocher en l’intégrant au nouvel édifice.

Mais les exemples se multiplient aujourd’hui. En entrevue avec Le Devoir, Peter Jacobs cite le cas de la station de pompage Craig, située au pied du pont Jacques-Cartier. « Ils n’ont gardé que la façade, mais c’était tellement détérioré et entouré d’autoroutes. Il reste un bout de fondation et de cheminée », dit-il. Il cite aussi l’exemple du Bain Hushion, rue des Seigneurs, dont on n’a conservé que la façade, et qu’on transforme pour en faire un centre pour les femmes autochtones.

En fait, le façadisme cache souvent la densification urbaine, favorisée par le plan d’urbanisme et par la spéculation foncière, notamment dans le centre-ville de Montréal.

Il y a, peut-on lire dans le rapport, des « contradictions entre certains critères de développement indiqués au Plan d’urbanisme et la conservation du patrimoine. Les hauteurs et densités élevées permises, en particulier dans certaines zones du centre-ville, exercent une énorme pression immobilière sur les bâtiments patrimoniaux de petit gabarit et incitent à leur démolition, voire à la conservation et l’intégration de leur façade à une nouvelle construction ».

Laisser à l’abandon

Pire, le Conseil du patrimoine dénonce la « stratégie » de laisser les bâtiments à l’abandon pour ensuite être obligés de les raser compte tenu de leur état.

« La vacance et le manque d’entretien d’immeubles patrimoniaux rendent souvent leur démolition presque inévitable en raison de leur mauvais état. Avant de se rendre à de telles situations […], il importe d’agir en amont et de prévenir l’inoccupation et le manque d’entretien des bâtiments patrimoniaux », lit-on dans le document.

Cette attitude est répandue tant dans le secteur institutionnel que dans le secteur privé, ajoute M. Jacobs. Mais le rapport n’est pas tendre envers la Ville de Montréal, qui devrait avoir un rôle exemplaire dans ce domaine.

« Il est par contre difficile d’exiger des propriétaires privés un comportement que la Ville peine à mettre elle-même en œuvre, car malgré son intention d’être un propriétaire et un gestionnaire exemplaires de ses bâtiments patrimoniaux, elle fait malheureusement piètre figure. Le CPM est d’avis que les organismes publics en particulier devraient donner l’exemple en ce qui concerne l’entretien de leurs bâtiments patrimoniaux », lit-on.

Surtout concentré dans le centre-ville de Montréal, le phénomène du façadisme commence à se répandre dans d’autres quartiers.

« Si par le passé, l’enjeu de la densification touchait surtout le centre-ville, il s’étend maintenant aux quartiers résidentiels. Notons l’exemple des maisons de type “shoebox”, qui soulèvent des inquiétudes à la suite de plusieurs démolitions », écrivent les auteurs du rapport.

Enfin, selon le rapport, le zonage encourage, parfois indirectement, la présence massive d’immeubles de bureaux ou de tours à condos au centre-ville, au détriment d’autres affectations plus appropriées à la nature des bâtiments patrimoniaux existants.

Les lacunes en matière de conservation du patrimoine sont généralisées à tous les ordres de gouvernement, dit M. Jacobs. C’est ainsi que plusieurs immeubles patrimoniaux ont tout simplement disparu du paysage.

« Il y a une perte importante de patrimoine et il faut que ce soit stoppé », dit-il.

Lundi, personne n’était disponible à la Ville de Montréal pour commenter le rapport du Conseil.

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