Arion: petite révolution sous les ors de Versailles

Arion, qui accueille cette semaine dans ses rangs sa fondatrice Claire Guimond, est dans une phase d’évolution. Un tournant a été entamé avec la nomination de Mathieu Lussier.
Photo: Geneviève Lesieur Arion, qui accueille cette semaine dans ses rangs sa fondatrice Claire Guimond, est dans une phase d’évolution. Un tournant a été entamé avec la nomination de Mathieu Lussier.

En association avec le Studio de musique ancienne de Montréal, Arion Orchestre baroque présente jusqu’à dimanche un programme de Grands Motets de l’époque de Louis XIV. On y note, surtout, le début d’une nouvelle ère dans l’histoire de l’orchestre.

Arion, qui accueille cette semaine dans ses rangs sa fondatrice Claire Guimond, est dans une phase d’évolution. Un tournant a été entamé avec la nomination de Mathieu Lussier. Moins spectaculaire, mais extrêmement significative, a été la nomination, ces jours derniers, de Noémy Gagnon-Lafrenais au poste de violon solo.

Limites vocales

 

La prise de fonction de la musicienne s’est accompagnée d’une véritable révolution culturelle : de longues et méticuleuses séances d’accord, notamment avant le concert. Certes le sérieux accordé à l’intonation s’était amélioré avec l’arrivée de Mathieu Lussier mais l’ère du folklore baroque sur l’air du « après tout, c’est vieux, ça fait genre si ça frotte un peu » semble en voie d’être rangé aux oubliettes. À ce titre les petits frottements de l’introduction de Delalande ne prêtent pas à conséquence. Cela fait partie de la difficulté de l’art, et ne résultait pas d’un laisser-aller.

Belle surprise aussi à entendre la chair sonore du tutti des chanteurs du Studio de musique ancienne (SMAM). On notait, par exemple dans le Regina caeli de Clérambault, que Mathieu Lussier semble avoir hérité de ses expériences musicales avec Bernard Labadie l’art de faire vivre les lignes chorales avec intensité et sensualité, dans un son très soutenu.

Ce qui différencie l’expérience SMAM du contact avec Arion, c’est l’exposition d’individualités. Et là, certains chanteurs sont de vrais solistes potentiels et d’autres pas du tout. Mention spéciale à Normand Richard et Philippe Martel, solides basses. Gros bémols pour Haitham Haidar, haute-contre au timbre mal défini et possédant peu d’impact dans la balance et Marie Magistry, dont on a déjà décrit ici les limites et la sécheresse vocales. Malheur hélas, le premier lance la fugue finale « Et lux perpetua » du De profundis de Delalande et la seconde se voir dévolu le même rôle dans l’œuvre équivalente de Lully.

Justesse esthétique

 

Le choix des partitions était admirable avec la remarquable idée d’introduire le programme par une œuvre orchestrale de Charpentier et de juxtaposer les De profundis de Lully et Delalande, le second cadet de 25 ans du premier et très proche du Roi-Soleil (les fameuses Symphonies pour les soupers du Roi). Il est intéressant de voir que le De profundis de Delalande commence selon le schéma de l’ultime section « Requiem » de celui de Lully ; solo de basse-taille repris ensuite par les autres solistes masculins puis le tutti.

Dans toutes ces oeuvres la configuration et l’esthétique choisies par Mathieu Lussier dans le cadre de la salle Bourgie étaient très adéquates : un son nourri et bien fondu, des lignes soutenues, des tempos justes (étonnante expérience d’écouter Delalande par Michel Corboz, éloquent à sa manière)

Le directeur d’Arion nous a présenté son nouvel instrument fétiche, le serpent, qui soutenait les lignes de chant jusqu’à la fin du 19e siècle au Québec, a-t-il raconté. À l’écoute du duo présenté en préambule, l’instrument semble difficile à maîtriser. Mais à suivre Alex Belser dans le Nisi Dominus de Henry Du Mont on se dit que l’étoffe sonore apportée par le serpent dans la polyphonie est plus intéressante que celle de l’octobasse à l’OSM.

Par contre, le concert n’a pas manqué de finir sur une étrange incongruité. Après la succession De profundis de Lully, Symphonie en ré de Du Mont et De profundis de Delalande, Mathieu Lussier a cru judicieux de rajouter un (par ailleurs très beau) Regina caeli de Clérambault.

Les De profundis s’achevant par un « Requiem » et Regina caeli étant une œuvre de joie (laetare) et d’exultation, ce fut donc la grande première d’un « Requiem-Alleluia » ! Kent Nagano avait fait aussi édifiant en jouant l’Empereur de Beethoven après la 15e Symphonie de Chostakovitch.

La chapelle du Roi-Soleil

Charpentier : Ouverture pour le sacre d’un évêque. Henry Du Mont : Nisi Dominus, Symphonie en sol, Symphonie en ré. Lully : De profundis. Delalande : De profundis. Clérambault : Regina caeli. Anne-Marie Beaudette, dessus ; Marie Magistry, bas-dessus ; Haitham Haidar, haute-contre ; Michiel Schrey, taille ; Normand Richard et Philippe Martel, basse-taille. Choeur du Studio de musique ancienne de Montréal, Arion Orchestre baroque, dir. Mathieu Lussier. Salle Bourgie, vendredi 19 novembre 2021. Reprises samedi 16 h et dimanche 14 h. Webdiffusion du 22 au 29 novembre.

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