Revenir aux sources de la langue

Le ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse Le ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer

On les croyait mortes, mais elles bougent encore. À la surprise générale, le ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a annoncé la semaine dernière qu’il entendait relancer l’apprentissage du latin et du grec au collège et au lycée. Au moment où le pronom « iel » entre dans Le Robert et où les partisans de l’écriture dite « inclusive » veulent chambouler la grammaire et l’orthographe, la France veut au contraire permettre au plus grand nombre de renouer avec les sources mêmes de la langue française.

Contrairement à l’Université de Princeton, qui décidait en juin dernier que les étudiants en lettres classiques ne seraient plus obligés d’étudier le grec et le latin, Jean-Michel Blanquer admet vouloir prendre le contre-pied de ceux qui réduisent l’Antiquité à l’esclavage et au racisme. L’helléniste Jacqueline de Romily y voyait le lieu qui avait « inventé l’histoire, la démocratie, le sens du tragique et de la beauté, la philosophie et la justice ».

Après avoir signé une tribune commune avec le ministre québécois de l’Éducation Jean-François Roberge contre cette culture du bâillon autrement appelée « cancel culture », Blanquer récidive. Avec ses homologues grec, italien et chypriote, il a signé une déclaration destinée à « promouvoir une Antiquité qui éclaire et nourrit le présent ».

Un enseignement renouvelé

 

Contrairement au Québec, où il est pratiquement disparu même dans les écoles privées, le latin est offert en option dès la deuxième année dans la plupart des écoles secondaires françaises. Il est aussi offert au lycée (cégep). Alors que le grec ancien n’attire que 2 % des élèves, on estime qu’environ 18 % ont fait au moins un an de latin. La proportion est encore plus élevée en Allemagne. Selon le ministère, le nombre de ces élèves aurait augmenté de 11 % entre 2016 et 2018. Cet enseignement est aussi une initiation à toute la culture gréco-latine.

Le ministre propose notamment de créer de nouvelles sections associant l’étude du grec ou du latin à celle des langues étrangères. On pourrait par exemple, dit-il, étudier le latin, l’italien et l’occitan. Il compte de plus ouvrir cette option aux lycées technologiques.

« Loin d’être cette matière poussiéreuse que certains décrient, l’enseignement des langues anciennes s’est profondément renouvelé en France », explique Augustin d’Humières, professeur de lettres classiques au lycée Jean Vilar, dans la banlieue de Meaux. Cet agrégé a fondé en 2003 l’association Mêtis, qui fait la promotion des lettres anciennes dans les lycées de banlieue où se retrouve une grande proportion d’immigrants.

« L’apprentissage du latin ou du grec est un merveilleux atout pour ces élèves qui ont souvent des lacunes en français, dit-il. Elle leur permet de rattraper leur retard en grammaire et en vocabulaire, en étudiant l’étymologie par exemple, mais aussi en renforçant leur culture générale. » Lorsqu’il fait la tournée des lycées avec d’anciens élèves aujourd’hui diplômés, Augustin d’Humières est toujours étonné par l’enthousiasme que suscitent ces matières.

Autrefois considérées comme un pensum, les lettres anciennes suscitent la curiosité, dit-il. « On y vient par tous les chemins, que ce soit pour découvrir la mythologie dans laquelle la télévision et le cinéma ne cessent de puiser ou pour faire des études de médecine, puisque 80 % des noms de médicaments viennent du grec. »

C’est la linguiste Henriette Walter qui affirmait en effet que la disparition du latin et du grec rendait les francophones vulnérables à l’anglais chaque fois qu’il s’agissait de fabriquer de nouveaux mots. Ainsi, faute de savoir qu’en latin « homo » signifie « même », selon Le Grand Robert, on a forgé dans les années 1970 le néologisme « homophobe », un « mot ambigu et mal formé en français, qui devrait désigner ceux qui “craignent le même”. » Ses créateurs n’avaient probablement jamais étudié le latin.

Des vœux pieux ?

Sur les annonces du ministre de l’Éducation, Augustin d’Humières demeure néanmoins circonspect et craint qu’on en reste aux vœux pieux. Jean-Michel Blanquer, dit-il, n’a toujours pas restauré le CAPES (certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré) de lettres classiques, supprimé par le gouvernement socialiste en 2013, comme il l’avait pourtant laissé entendre en 2017. Depuis, le nombre de professeurs de lettres classiques n’a cessé de baisser. L’an dernier, il n’en restait plus que 8116 dans toute la France. Une partie de ceux qui partent à la retraite n’est pas remplacée. Rédacteur en chef du Café pédagogique, un site consacré à l’éducation, François Jarraud soupçonne le ministre d’Emmanuel Macron de vouloir « séduire un certain public » à cinq mois des présidentielles.

Heureusement, l’avenir des langues anciennes ne se décide pas que dans les cabinets ministériels, dit Augustin d’Humières. Ce passionné qui enseigne depuis 1995 s’avoue tout de même renversé par le vent de contestation des études classiques qui souffle dans les universités américaines et qui pourrait bientôt gagner la France.

« Les textes anciens ont tellement à nous apprendre. Si on sacrifie Homère parce qu’il vivait à une époque où l’esclavage était normal, qui nous dit qu’un jour on ne censurera pas la littérature d’aujourd’hui parce que, dans nos rues, une pauvreté extrême côtoie une richesse tout aussi scandaleuse ? On ne peut pas juger l’ensemble de la littérature avec les critères d’aujourd’hui. Des idées aussi étriquées ne peuvent survivre que dans l’entre-soi de petits cercles à Princeton ou à Science Po. La vraie vie est ailleurs… »

Augustin d’Humières est profondément convaincu que le latin et le grec ne sont pas des langues mortes, même si, dit-il, c’est un effort à renouveler en permanence. Il fait siennes ces paroles de Jacqueline de Romily : « Par l’enseignement de ces deux langues, nous donnons aux jeunes gens les moyens de penser et de sentir. Tout un vocabulaire de l’esprit. Suspendez cet enseignement et vous coupez les jeunes du passé. »

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