Le Groupe Tanguay a songé à profiter de ses entrées politiques

La transaction entre le Musée et le Groupe Tanguay a été scellée à la fin octobre pour 2,2 millions de dollars, ce qui correspond à peu près à la valeur foncière, mais qui est en deçà du prix du marché.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir La transaction entre le Musée et le Groupe Tanguay a été scellée à la fin octobre pour 2,2 millions de dollars, ce qui correspond à peu près à la valeur foncière, mais qui est en deçà du prix du marché.

Le Groupe Tanguay était prêt à profiter de ses entrées au Conseil des ministres pour faire accélérer le dossier de la vente de la Maison Chevalier en sa faveur. C’est entre autres ce qu’on apprend à la lecture de courriels rédigés dans les mois qui ont précédé cette controversée transaction entre ce promoteur privé et le Musée de la civilisation, qui était jusque-là propriétaire du bâtiment patrimonial du Vieux-Québec.

En vertu de la Loi sur l’accès à l’information, Le Devoir a pu consulter une série d’échanges que le Musée a eu dans ce dossier, notamment avec Nicolas Maltais, le vice-président de la division immobilière du Groupe Tanguay. Ce dernier a écrit le 17 juin dernier à Louis-Yves Nollin, le directeur des finances et des opérations du Musée, pour l’informer qu’il était « déçu » de devoir attendre aussi longtemps avant que la vente de la Maison Chevalier soit officiellement approuvée par le gouvernement. « Je m’attendais à ce que ce soit long, mais pas à ce point… D’autant plus que dans les faits, le ministère a autorisé cette vente. Nous avons quelques bons contacts au Conseil des ministres et au ministère de la Culture. Croyez-vous que nous pourrions faire quelques appels pour faire devancer cette présentation au Conseil des ministres ? » demande le vice-président de la branche immobilière du Groupe Tanguay.

Contacté par Le Devoir, Nicolas Maltais n’a pas donné suite à notre demande d’entrevue, indiquant ne pas se souvenir d’avoir écrit ce courriel. Du côté du cabinet de la ministre de la Culture, Nathalie Roy, on jure n’avoir eu aucun échange avec quiconque du Groupe Tanguay durant le processus de vente, qui s’est amorcé à la fin 2020.

La grogne

 

Le Conseil des ministres a finalement donné son aval le 22 septembre dernier à l’acquisition de la Maison Chevalier par Gestion 1608, une filière immobilière créée par le Groupe Tanguay spécialement pour gérer ce bâtiment, apprend-on des documents rendus publics par le Musée.

Cette transaction a suscité la grogne dans les semaines suivantes chez nombre de défenseurs du patrimoine bâti, attristés de voir la dernière maison de la place Royale ouverte au grand public tomber entre les mains d’intérêts privés. Malgré tout, la transaction entre le Musée et le Groupe Tanguay a été scellée à la fin octobre pour 2,2 millions de dollars, ce qui correspond à peu près à la valeur foncière, mais qui est en deçà de la valeur marchande. Les documents fournis par le Musée de la civilisation confirment en effet que la valeur marchande de la Maison Chevalier était plutôt estimée à un montant situé entre 2,4 et 2,6 millions de dollars.

À partir du moment où le Groupe Tanguay va vouloir faire des rénovations, il va être obligé de demander la permission à la ministre de la Culture. Mais il n’y a pas de critères précis pour juger.

 

« Qu’on l’évalue à 2,4 et qu’on la vende à 2,2, pour moi, ce n’est pas un scandale. Depuis le début de la pandémie, ce n’est vraiment pas facile sur le marché des immeubles de bureaux, et en plus, ce n’est pas un secteur qui est très prisé. Le promoteur va sûrement avoir à essuyer des pertes au début, car il n’arrivera pas à louer tous les espaces », a toutefois tenu à nuancer Steeve Cassidy, évaluateur agré pour DeRico experts-conseils, en entrevue au Devoir. M. Cassidy a produit une évaluation de la Maison Chevalier en 2018, lorsque le Musée de la civilisation a fait part pour la première fois de son intention de se débarrasser de ce bâtiment patrimonial, qui fait partie du domaine public depuis 1956.

Québec avait confié en 1986 la Maison Chevalier au Musée de la civilisation, qui s’en est longtemps servi comme salle d’exposition. Or, l’institution publique considérait depuis quelques années la vieille maison comme trop désuète pour ses activités.

Question patrimoniale

 

Questionné à nouveau sur le sujet vendredi, le Musée a réitéré qu’il avait pris la bonne décision en vendant la maison au Groupe Tanguay pour 2,2 millions de dollars. « L’évaluation de la valeur marchande de la propriété [ne tient pas] compte des coûts de restauration de l’enveloppe du bâtiment. Le prix de vente tient compte des travaux qui doivent être réalisés à court terme sur le bâtiment, notamment au niveau de la réfection de l’enveloppe extérieure », a-t-on précisé par courriel.

Environ 2,2 millions de dollars : c’est également le montant que la Ville de Québec était prête à mettre pour acquérir la Maison Chevalier en 2018, mais le projet a finalement avorté. La coopérative du Quartier Petit-Champlain, une association de commerçants du secteur qui défend le patrimoine, avait elle aussi fait part de son intérêt, avant d’apprendre en mai dernier qu’un autre acheteur s’était manifesté.

Le Groupe Tanguay entend maintenant faire de la Maison Chevalier le siège social de ses activités immobilières, s’engageant du même coup à respecter les règles qui encadrent les constructions patrimoniales. « La Maison Chevalier possède la plus haute protection patrimoniale possible. Les exigences de protection demeurent les mêmes indépendamment du propriétaire. Tous travaux ou modifications apportés au bâtiment devront être autorisés par l’État », a stipulé de nouveau le cabinet de la ministre Roy vendredi.

Or, pour l’avocat Antoine Leduc, les protections prévues dans la Loi sur le patrimoine culturel demeurent largement insuffisantes. « À partir du moment où le Groupe Tanguay va vouloir faire des rénovations, il va être obligé de demander la permission à la ministre de la Culture. Mais il n’y a pas de critères précis pour juger. La ministre va s’en remettre à qui pour décider ce qui passe ou ce qui ne passe pas ? Et même si le Groupe Tanguay décide d’y déroger, il n’y a rien dans la loi qui l’oblige à remettre le bâtiment comme avant », s’inquiète Me Leduc, convaincu que vendre le bâtiment à une entreprise privée était une erreur.

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