Tout débat est-il le bienvenu ?

L’humoriste Guy Nantel a une fois de plus suscité la grogne de féministes dans les derniers jours sur les réseaux sociaux, cette fois à cause d’un débat qu’il a réalisé dans le cadre de la promotion de son essai Le livre offensant. On reproche entre autres à l’ancien candidat à la chefferie du Parti québécois d’avoir remis en doute l’existence de la « masculinité toxique » et de la « culture du viol », deux concepts déjà bien appuyés, selon certains.

C’est l’avis entre autres de la féministe Lili Boisvert, qui est l’une des deux invitées de Guy Nantel dans cet échange webdiffusé au début du mois.

« Je suis journaliste et je tiens à la liberté d’expression. C’est important que différentes opinions soient exprimées. Mais à un moment donné, la société évolue. Il y a des choses qui se disaient avant, mais maintenant il faut passer à un autre appel. Ce n’est pas qu’on n’a plus le droit de les dire, mais à un moment donné, arrive dans ton époque », tranche en entrevue avec Le Devoir Lili Boisvert, qui est directrice adjointe de l’information du journal Métro.

L’autrice de l’essai Le principe du cumshot avoue avoir accepté à reculons la proposition de Guy Nantel de débattre avec lui sur le thème du féminisme, connaissant les positions bien campées de l’humoriste sur le sujet. Elle a finalement dit oui, mais elle ne pensait pas qu’il irait jusqu’à contredire les concepts de « masculinité toxique » et de « culture du viol ».

Avec le recul, Lili Boisvert estime que cette discussion n’aura pas fait avancer le débat d’idées, au contraire, vu les réactions très polarisées que cette vidéo d’une vingtaine de minutes a suscitées. « [La négation des concepts de masculinité toxique et de culture du viol], j’ai entendu ça 5000 fois dans ma vie. Ça me sert à quoi de l’entendre une énième fois de plus ? On fait juste du surplace », poursuit celle qui s’est fait connaître à la barre de l’émission Sexplora en 2016.

En tenant ce discours, Lili Boisvert entend déjà les ardents défenseurs de la liberté d’expression lui reprocher de perpétuer une frontière de plus en plus étanche entre la gauche et la droite. Or, elle a la conviction que cette perception est erronée.

« Mon expérience, c’est que des gens après l’entrevue sont venus m’écrire en message privé pour m’insulter. Donc, non, il n’y a pas de chambre d’écho. Les gens [qui ne pensent pas comme moi] peuvent très bien me rejoindre encore », donne-t-elle comme exemple.

L’ex-humoriste Anne-Marie Dupras, l’autre féministe que Guy Nantel avait invitée pour débattre avec lui, a également exprimé ses regrets d’avoir participé à cette discussion. « Au fur et à mesure de l’échange, il devenait de plus en plus difficile de dialoguer dans cette ouverture qu’on nous avait promise. J’ai senti M. Nantel fermé. Le dialogue est devenu impossible par moments. Peut-être avait-il déjà des idées arrêtées ? C’est du moins ce que j’ai ressenti », a-t-elle déclaré par courriel.

Même si elle avait un droit de regard sur le produit final, Mme Dupras reproche aussi à l’humoriste de l’avoir fait mal paraître au montage, coupant notamment le segment où elle raconte avoir été victime d’agression sexuelle.

Débat légitime

 

Dans ce que le public a pu voir de la vidéo, on peut sentir que le ton est monté à quelques reprises entre Guy Nantel et ses deux invitées, mais les échanges restent somme toute courtois. Même quand Guy Nantel avance que la masculinité toxique n’existe pas parce qu’il y a aussi des femmes toxiques, ou quand il soutient que l’expression « culture du viol » laisse entendre que l’on inculque systématiquement aux jeunes hommes à être des violeurs.

Bref, on est loin des débats enflammés qu’il peut être donné de voir sur les plateaux français. Si cette discussion suscite autant de critiques, est-ce à dire que les Québécois ont l’épiderme trop sensible pour débattre ? L’essayiste et chroniqueur Normand Baillargeon s’en inquiète, lui qui a fait de la liberté universitaire son cheval de bataille.

« Je serais le premier à m’offusquer si on engageait dans une université un professeur d’université qui croit que la Terre est plate, alors que la discipline tranche en faveur de ça depuis Ératosthène dans l’Antiquité. Mais est-ce qu’on peut débattre de concepts modernes [comme la masculinité toxique, la culture du viol ou le racisme systémique] ? Oui, surtout que quand on se renseigne, on se rend compte que sur certains points, il y a des désaccords dans la littérature », raisonne Normand Baillargeon, qui n’a pas vu cependant la vidéo de Guy Nantel.

Polémiste

 

Quant à l’humoriste vedette, il n’a pas souhaité répondre aux questions du Devoir sur la polémique. Sur les réseaux sociaux, on l’accuse non seulement de jouer avec le sens des mots, mais également de manquer de sensibilité envers les victimes d’agressions sexuelles et d’avoir coupé la parole à ses interlocutrices.

Ses détracteurs n’ont pas manqué de rappeler que Guy Nantel avait fait une blague dans son spectacle Nos droits et libertés au sujet d’Alice Paquet, cette jeune femme de Québec qui clame avoir été violée par l’ex-député libéral Gerry Sklavounos, contre lequel aucune accusation criminelle n’a toutefois été portée.

Habitué à la controverse, l’humoriste de 53 ans a entrepris de débattre sur différents sujets avec des personnalités qui ne pensent pas comme lui pour faire la promotion du Livre offensant, un pamphlet contre le politiquement correct et la culture du bannissement.

Jusqu’ici, il a participé à des échanges sur la liberté d’expression, les questions LGBTQ+ et le journalisme, mais la vidéo sur le féminisme est de loin celle qui a généré le plus de réactions.

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