L’exode urbain, une menace pour le patrimoine

Plusieurs défenseurs du patrimoine voient dans la campagne électorale municipale une façon de se faire entendre. Sur la photo, la promenade Gaston-Miron à Sainte-Agathe.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Plusieurs défenseurs du patrimoine voient dans la campagne électorale municipale une façon de se faire entendre. Sur la photo, la promenade Gaston-Miron à Sainte-Agathe.

Accentuée par l’exode urbain provoqué par la pandémie, la banlieusardisation des troisième et quatrième couronnes dérange de plus en plus certains défenseurs du patrimoine. Plusieurs d’entre eux voient d’ailleurs dans la campagne municipale une façon de se faire entendre, rendus inquiets par la venue de nouvelles constructions qui détonnent avec l’architecture ancestrale autour du Grand Montréal.

À Sainte-Agathe-des-Monts, dans les Laurentides, Jacques Girard en a fait l’un de ses chevaux de bataille durant sa campagne pour être élu au conseil municipal. Candidat indépendant, l’antiquaire de profession reproche depuis longtemps à l’administration sortante de ne pas en avoir fait assez pour éviter la démolition de certaines maisons ancestrales. Mais l’une des bougies d’allumage de son engagement fut le récent changement de zonage, qui permet désormais la construction d’immeubles de quatre étages dans le cœur du centre-ville.

« Ça n’a pas de bon sens. Je comprends qu’il faut densifier le centre-ville qu’il faut amener de nouvelles sources de revenus, mais il faut au moins que les nouvelles constructions s’intègrent au patrimoine bâti », tonne M. Girard, qui a dans sa mire deux projets en particulier.

Le premier est un immeuble de quatre étages qui comprendra une microbrasserie et une dizaine de logements au-dessus. Prévu pour l’an prochain, il sera construit à l’emplacement du premier magasin général du village, un bâtiment patrimonial qui a récemment été démoli après être tombé en vétusté.

Le second, un imposant immeuble de cinq étages — en comptant la mezzanine —, devrait lui aussi sortir de terre en 2022. Le promoteur prévoit ensuite louer l’ensemble des logements en Airbnb.

« Ce sont des projets démesurés, tranche Jacques Girard. Et souvent, les matériaux utilisés ne sont pas conformes avec les matériaux de l’époque. De la pierre de taille grise avec les joints blancs, c’est bon pour la rue Sherbrooke, à Montréal. Ça n’a rien à voir avec les maisons d’autrefois. »

Et pour cause, le centre-ville de Sainte-Agathe-des-Monts, où verront le jour ces deux projets, comporte encore son lot de maisons en bois, précieux legs de la colonisation des Pays d’en haut. Or, comme bon nombre d’entre elles sont construites sur trois étages, l’arrivée de deux immeubles de quatre étages dans les parages ne jurera pas tellement, croit le maire Denis Chalifoux.

« Ça va être moderne, mais ça va s’arrimer. L’arrivée de touristes et de résidents va beaucoup aider les commerces aux alentours. D’ailleurs, il n’y a presque plus de locaux vacants au centre-ville, alors qu’à mon arrivée, la moitié des espaces était inoccupée. Si on veut avoir un centre-ville vivant, il faut attirer des gens au centre-ville », défend celui qui tirera sa révérence dimanche prochain après un mandat de 12 ans.

Équilibre difficile

 

Reste que le maire Chalifoux reconnaît qu’il n’est pas toujours évident de respecter une certaine harmonie patrimoniale dans une ville en plein essor comme la sienne. Selon le premier magistrat, Sainte-Agathe-des-Monts a gagné entre 200 et 300 habitants permanents depuis le début de la pandémie, sans compter les nombreux visiteurs qui y convergent chaque fin de semaine depuis un an et demi.

Fort de ce boom démographique, cette ville de 10 000 âmes, nichée entre Mont-Tremblant et Saint-Sauveur, enregistre deux fois plus de constructions et de rénovations qu’à la normale : une réalité répandue dans l’ensemble des municipalités qui entourent la banlieue de Montréal. D’où la nécessité de donner du mordant aux règlements actuels d’urbanisme, pour éviter que ce nouveau développement soit anarchique, prévient Louis Tremblay, président des Amis et propriétaires de maisons anciennes du Québec.

« Il faut que nos petites maisons anciennes soient mieux protégées, plaide M. Tremblay. Et par là, on ne parle pas que des maisons patrimoniales qui sont classées. On parle de toutes les maisons anciennes qui sont dans un bel état. Il faut aussi protéger le périmètre autour. Ça ne veut pas dire être contre les constructions contemporaines. Ça veut dire faire en sorte qu’elles soient intégrées à l’environnement patrimonial. »

La rue principale

 

Or, les nouveaux résidents tiennent-ils vraiment à préserver ce qu’il reste du caractère ancestral de leur ville ? À Saint-Gabriel, dans Lanaudière, l’une des plus vieilles maisons a été en vente pendant trois ans et n’a jamais trouvé preneur, même si elle était relativement en bon état.

Conséquence : à moins d’un miracle, elle sera bientôt démolie pour faire place à la SAQ du village, qui devait déménager à cause du manque de stationnements à son emplacement actuel.

« C’est vraiment triste. On a vraiment tout fait pour ne pas en arriver là. La maison est présentement en vente pour un 1 $, si quelqu’un veut la déplacer pour la restaurer », se désole le maire, Gaétan Gravel.

Ce dernier a été réélu sans opposition, mais il n’en demeure pas moins que la sauvegarde du patrimoine sera un enjeu décisif dans les quatre prochaines années. Comme d’autres maisons ancestrales sont menacées, Saint-Gabriel semble de plus en plus avoir servi d’inspiration à la chanson La rue principale des Colocs, tellement le nouveau Tim Hortons et le McDonald’s contrastent avec l’architecture des alentours.

« C’est comme ça un peu partout dans la région. Ces grandes bannières-là paient beaucoup de taxes, et c’est l’argent qui mène. Pour ici, il est déjà trop tard », est convaincu le propriétaire du bar laitier de l’endroit, Daniel Martin, défaitiste.

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