Un changement de culture dans le milieu de l’humour

Si la plus haute instance judiciaire du pays avait donné raison à Jérémy Gabriel au lieu de Mike Ward, cela aurait créé un dangereux précédent et aurait possiblement amené les humoristes à se censurer, avance Patrick Rozon, vice-président des contenus francophones du Groupe Juste pour rire.
Photo: Ryan Remiorz Archives La Presse canadienne Si la plus haute instance judiciaire du pays avait donné raison à Jérémy Gabriel au lieu de Mike Ward, cela aurait créé un dangereux précédent et aurait possiblement amené les humoristes à se censurer, avance Patrick Rozon, vice-président des contenus francophones du Groupe Juste pour rire.

Le jugement de la Cour suprême en faveur de l’humoriste Mike Ward a été salué dans le monde de l’humour, qui y voit une victoire pour la liberté d’expression. Or, bien que la majorité des juges ait statué que les blagues visant Jérémy Gabriel n’étaient pas discriminatoires, ils sont tout de même nombreux à penser que cette longue saga aura instauré un changement de culture dans le milieu.

« Je le vois depuis que cette saga a commencé, les jeunes humoristes sont beaucoup plus sensibles aux conséquences de l’humour. Je les sens plus ouverts à réfléchir, à avoir une perspective politique de l’humour. Ils sont plus conscients de ce qu’ils représentent : s’ils sont Blancs, s’ils sont riches… Ils se questionnent aussi avant de pointer des personnes en situation de vulnérabilité plutôt que des puissants », constate Julie Dufort, professeure de science politique à l’École nationale de l’humour.

Cette dernière voit d’un bon œil ce changement de mentalité, qui n’a rien à voir avec un quelconque phénomène d’autocensure, selon elle.

Vice-président des contenus francophones du Groupe Juste pour rire, Patrick Rozon remarque lui aussi que le monde de l’humour a évolué depuis que Jérémy Gabriel a saisi les tribunaux, en 2015. « Je pense qu’on serait encore capable de faire ces blagues-là, mais différemment, avec peut-être plus de contexte. Mais avec ce jugement-là, le public comprend aussi qu’il a le droit d’être offensé, mais que ce n’est pas un motif suffisant pour aller devant la justice », note celui qui a accueilli avec soulagement le jugement tombé vendredi matin.

Si la plus haute instance judiciaire du pays avait donné raison à Jérémy Gabriel, cela aurait créé un dangereux précédent et aurait possiblement amené les humoristes à se censurer, avance Patrick Rozon.

Il n’est pas le seul à raisonner ainsi. Sur les réseaux sociaux, Guy Nantel entre autres s’est lui aussi réjoui de la décision. Idem pour la directrice de l’École nationale de l’humour, Louise Richer, qui constate avec désarroi que la liberté artistique des humoristes est de plus en plus étroite, et pas seulement à cause de l’affaire Jérémy Gabriel.

Ce jugement aura peut-être le mérite de couper court à cette tendance, croit Louise Richer, qui s’inquiète maintenant de la manière qu’il sera perçu parmi le public.

« Je m’attends à une réaction très polarisée. Je crains que ce soit interprété comme un laissez-passer pour les humoristes. Ce n’est pas du tout ma lecture de la situation actuelle. Je crois que la liberté d’expression est déjà assez bien balisée. Un jugement inverse aurait été une épée de Damoclès supplémentaire », a-t-elle renchéri en entrevue avec Le Devoir.

Un jugement nuancé

Alors que le milieu de l’humour crie victoire presque à l’unisson, les juristes soulignent que ce jugement est plus nuancé, même s’il est vrai que la Cour infirme les deux précédentes décisions des tribunaux dans ce dossier. À la lecture de la décision, Me Louis-Philippe Lampron est même d’avis que Jérémy Gabriel aurait toujours la possibilité de poursuivre ses démarches contre Mike Ward au civil s’il le souhaitait.

« Ce que la Cour dit, c’est que ce n’est pas tant un recours de discrimination, mais plutôt un recours de diffamation. Or, la Cour n’est pas compétente en matière de diffamation », analyse ce professeur de la Faculté de droit de l’Université Laval, convaincu que cette cause fera jurisprudence en matière de liberté d’expression.

Par une majorité de cinq juges contre quatre, la Cour a conclu qu’une atteinte à la sensibilité n’est pas suffisante pour statuer qu’il y a discrimination. Les cinq juges ont par ailleurs également considéré comme des facteurs atténuants le fait qu’il s’agissait de blagues et que Jérémy Gabriel était une personnalité publique.

Ils n’ont pas pris en compte toutefois le fait que Jérémy Gabriel était mineur lorsque Mike Ward se moquait de son physique dans ses spectacles, au grand désarroi de Me Stéphane Beaulac.

« Le message qu’on envoie, c’est que c’est correct de rire d’un enfant handicapé, pourvu que ce soit une personnalité publique. Pensez-vous vraiment que les enfants dans la cour d’école vont faire la différence ? » s’insurge Me Beaulac, qui représentait la Commission internationale des juristes dans cette cause.

Lors de la conférence de presse qui a suivi la publication du jugement, Jérémy Gabriel a abondé dans le même sens. « Si un humoriste peut dire ces choses-là à propos d’un enfant sans être tenu responsable, où est la limite ? » a déclaré le jeune homme aujourd’hui âgé de 24 ans.

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