Le déclin de la vie nocturne dans les villes

Le propriétaire de bar Mathieu Drapeau a espoir de voir renaître la vie nocturne à Montréal après la pandémie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le propriétaire de bar Mathieu Drapeau a espoir de voir renaître la vie nocturne à Montréal après la pandémie.

Le party est fini. La pandémie a mis en péril ce qu’il restait de la vie nocturne au Québec, mais il n’aura échappé à personne que le monde de la nuit semblait déjà être à son crépuscule avant la crise sanitaire. Victime d’une époque aseptisée et numérisée, la fête peut-elle aujourd’hui renaître de ses cendres et redonner le feu sacré à une jeunesse de plus en plus casanière ?

« C’est sûr qu’après la pandémie, il va y avoir un soubresaut. On entend beaucoup de gens qui avaient quitté le milieu dire qu’ils veulent renouer avec les clubs », appréhende avec optimisme Mathieu Drapeau, propriétaire du club Unity, dans le quartier gai de Montréal. Son pari est loin d’être gagné, puisque les boîtes de nuit ont fermé les unes après les autres au cours de la dernière décennie dans ce secteur de la ville. Et la réalité n’est guère plus rose ailleurs.

Pour l’ensemble du Québec, la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes (CPBBT) estime que 35 % des bars ont mis la clé sous la porte entre 2014 et le début de la pandémie. Un déclin qui se serait amorcé en 2006 avec l’interdiction de la cigarette à l’intérieur, mais qui aurait pris de l’ampleur avec le durcissement des lois contre l’alcool au volant quelques années plus tard.

« Les mentalités ont changé, et les gens sont beaucoup plus prudents. Ils boivent autant, comme on peut le voir avec les chiffres de vente de la SAQ, mais différemment, et moins dans les bars », rapporte Renaud Poulin, p.-d.g. de la CPBBT. Cet assagissement généralisé, mais qui est surtout perceptible au sein de la jeunesse, pousse aujourd’hui certains tenanciers à vouloir fermer boutique plus tôt. La CPBBT relate d’ailleurs que plusieurs de ses membres continueront de cesser leurs activités à 1 h ou 2 h du matin, même si les bars regagneront le droit d’être ouverts jusqu’à 3 h à compter du 1er novembre.

Phénomène universel

Qu'elle paraît loin l’époque où les Québécois se moquaient des Ontariens parce que le last call était donné plus tôt de leur côté de la rivière des Outaouais. Comme dans bien des sphères, le Québec était à l’époque le parfait entre-deux entre le Canada anglais et l’Europe, où certains clubs avaient l’habitude de ne fermer que plusieurs heures après la tombée du jour.

Or, outre-Atlantique aussi, la vie nocturne n’est plus ce qu’elle était depuis quelques années. En France, la moitié des boîtes de nuit a disparu entre l’époque disco et l’apparition de la COVID-19. Pire : des 200 000 bistrots qui avaient pignon sur rue dans les années 1960, il n’en reste que 40 000 au pays de l’apéro.

Les mentalités ont changé, et les gens sont beaucoup plus prudents

« La principale raison, c’est une individualisation de la société, qui a été accélérée par la COVID-19, mais qui avait commencé avant. C’est un problème avec le collectif, un problème avec les gens qu’on ne connaît pas et qui ne sont pas dans notre cercle d’amis. C’est pourquoi en ce moment, le genre de fête qui fonctionne, ce sont les fêtes à la maison », se désole Jérémie Peltier, directeur des études à la Fondation Jean-Jaurès, un groupe de réflexion politique de gauche.

Dans son essai La fête est finie ? paru cet automne aux Éditions de l’Observatoire, il avance entre autres que l’omniprésence des technologies avait fait de la fête une activité « non essentielle », avant même que la COVID-19 consacre cette expression.

« La fête, avant, était une condition pour draguer. Or, aujourd’hui [avec les applications de rencontre], ce n’est plus nécessaire, poursuit-il en entrevue avec Le Devoir. C’était aussi la seule manière pour écouter de la musique, alors que maintenant, on peut en écouter partout dans nos écouteurs. Et troisièmement, avant, les gens allaient en boîte de nuit pour danser, mais avec l’application TikTok, on se rend compte que les gens peuvent très bien danser seuls dans leur maison. »

Une « festivalisation » de la fête

Toutes les raisons énumérées par Jérémie Peltier dans son livre sont aussi valables chez nous, à en croire Will Straw, un professeur de communication à l’Université McGill qui a beaucoup étudié la vie nocturne. Ce dernier pointe également du doigt la gentrification, qui a amené dans les quartiers centraux de Montréal une classe de citoyens plus âgés et mieux nantis, mais moins disposés à vivre dans tout le brouhaha des soirées bien arrosées.

« Soit la gentrification fait construire des condos à la place des boîtes de nuit, soit la construction de condos à proximité fait augmenter le nombre de plaintes pour le bruit », résume Will Straw en faisant référence au mythique Divan Orange, sur le Plateau-Mont-Royal, qui a fermé ses portes en 2018 après avoir reçu plusieurs amendes pour la pollution sonore que les spectacles engendraient.

M. Straw n’est toutefois pas prêt à décréter que la fête est morte et enterrée, et préfère dire que la façon de faire a évolué. D’une activité hebdomadaire, voire routinière, elle est devenue une activité d’exception, de circonstance, observe-t-il. « Je parle même de “festivalisation”. Un peu comme d’autres formes d’art, comme les films d’auteur que la plupart des gens ne vont voir que dans festivals. Il faut maintenant créer une ambiance spéciale autour de la fête », illustre-t-il. Selon lui, c’est ce qui expliquerait la multiplication des festivals de musique électronique et des fêtes underground avant la pandémie, alors que plusieurs boîtes de nuit, elles, se battaient pour survivre.

Les tenanciers nourrissent aujourd’hui l’espoir que ces années de tumulte sont derrière eux. Et pour cause, des centaines de personnes ont manifesté cette fin de semaine à Montréal pour la réouverture des pistes de danse, alors que le Québec est l’un des derniers endroits au monde où il est interdit de se déhancher et de chanter au karaoké dans un bar.

« Vu le peu de clubs qu’il reste à Montréal, ça m’étonnerait qu’ils ne survivent pas quand la pandémie sera terminée », de raisonner le DJ Mathieu Grondin du MTL 24 / 24, un organisme qui se bat pour sauver la vie nocturne dans la métropole. 

À voir en vidéo