Glaner, collectionner, des rituels pour être chez soi

Dans l’atelier de Sylvia Safdie, des collections hétéroclites  de minéraux  et de végétaux habitent densément  les étagères. Au sol, d’autres éléments reposent, disposés  en grille,  des roches  aux allures  de têtes et de paires de pieds. Pour peu,  on les dirait animées  de vie.
Marie-France Coallier Le Devoir Dans l’atelier de Sylvia Safdie, des collections hétéroclites de minéraux et de végétaux habitent densément les étagères. Au sol, d’autres éléments reposent, disposés en grille, des roches aux allures de têtes et de paires de pieds. Pour peu, on les dirait animées de vie.

Entrer dans l’atelier de Sylvia Safdie, c’est comme mettre les pieds dans un cabinet de curiosités qui regorge d’artefacts et de spécimens rares conservés avec soin. Des collections hétéroclites de minéraux et de végétaux habitent densément les étagères. Au sol, d’autres éléments reposent, disposés en grille, des roches aux allures de têtes et de paires de pieds. Pour peu, on les dirait animées de vie.

« Au fil des années, j’ai apporté ces choses qui me fascinent », raconte l’artiste chevronnée derrière ces ensembles qu’elle organise en installations. Elles feront l’objet d’une exposition à la Fonderie Darling, As I Walk, prétexte de notre rencontre en cette fin de septembre, à quelques jours de l’encaissage pour le transport des œuvres.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’artiste ouvre son atelier le temps d’une séance avec la photographe Marie-France Coallier. Pour elle, les hauts plafonds, l’ampleur et la lumière font les attributs de ce lieu propice à capter les éléments en mutation, entre présence et absence.

Dans ce but, elle en a fixé les compositions. « Ce n’est pas toujours comme ça. Les étagères sont toujours en transformation, en changement. La relation des choses entre elles est très importante. » Si le choix de relier tel élément avec tel autre est crucial, il a fallu d’abord que l’artiste repère chacun d’eux dans la nature, souvent dans les Cantons-de-l’Est ou ailleurs dans le monde, lors de ses nombreux voyages. « Regarde celle-ci, elle ressemble à une sculpture. C’est étonnant ! On dirait la tête de Balzac [œuvre de Rodin]. Il faut vouloir le voir, sans quoi il est possible de passer à côté et de ne rien y voir. »

Enracinement

Depuis longtemps, l’atelier est pour Safdie le dépositaire de cette fine attention au monde. « Je n’aurais jamais pu faire ça si je n’avais pas eu un atelier comme celui-ci. C’est une part très importante de ma vie », affirme, émue, la femme de 78 ans. Son art prend forme en symbiose avec ce vaste espace industriel depuis près de 45 ans, aventure partagée avec son conjoint, l’artiste John Heward, décédé en 2018.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sur le plancher en béton de l’atelier, Sylvia Safdie regroupe des roches trouvées en paires. Elle confère à ces «pieds» une aura supplémentaire en les sanglant parfois de métal ou en les transposant en verre.

En rétrospective, elle voit une dimension thérapeutique à son art qu’elle aurait pu faire loin des regards extérieurs. « Je ne me suis jamais reconnue dans le mythe de l’artiste. Je me voyais plutôt impliquée dans un processus. J’en avais besoin pour survivre, pour avoir mon propre langage. »

Née au Liban, Safdie a grandi en Israël avant d’immigrer à Montréal en 1953. Elle a dû faire le deuil de son pays d’origine dont il lui revient encore des souvenirs d’enfance, comme le jardin luxuriant de la résidence familiale. « Je passais beaucoup de temps à collectionner des choses, des fragments de nature […]. Il y avait une petite grotte où je les mettais en ordre et je les réarrangeais. Personne n’était au courant de ce monde privé, de ma communion avec la nature. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans les étagères, plusieurs moulages des mains de l’artiste témoignent de son affection pour le contact direct avec la matière et les matériaux. Elle réitère ainsi sa présence au monde, incarnée par des gestes bruts et expressifs.

Ces collectes d’antan sont aujourd’hui devenues des inventaires autant inspirés qu’étudiés. Aux « têtes » et aux « pieds » — des roches parmi lesquelles se glissent parfois descopies en bronze ou en verre — s’ajoutent les « outils », d’autres assemblages rudimentaires. Tels des outils, justement, ou un alphabet inventé, ils suggèrent leur emploi.

Renouer avec les collections lui a permis de faire du Québec son nouveau chez soi, et de laisser en Méditerranée une partie d’elle. « Il est impossible de récupérer [le passé], mais il est possible de faire autre chose », affirme-t-elle avec une pensée pour les immigrants actuels qui traversent un tel processus de déracinement et de reconstruction.

Corps à corps

Outre les collections, cardinales aux yeux de l’artiste vu la place qu’elles occupent dans sa démarche, l’atelier foisonne d’autres œuvres. Elles sont nombreuses déjà à avoir trouvé preneurs, chez d’importantes institutions muséales entre autres, mais Sylvia Safdie est une artiste prolifique qui travaille en séries, cumulant continuellement les œuvres, par nécessité.

Il y va ainsi des dessins et des peintures, qui présentent des figures schématiques, humaines ou végétales, sur de longs supports verticaux, sans cadre, suspendus par des cintres qui leur donnent des airs de corps flottants. Le vertige de leur répétition inlassable se transpose dans quelques notes manuscrites sur une des colonnes de la pièce, un registre de fortune en apparence toujours en progression.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Racines, bois flottés, feuilles et coques font partie des végétaux délicatement cumulés par l’artiste, traces de vie pétrifiée rapportées de quatre coins de la planète.

Leur tonalité se compose de bruns et d’ocres, les couleurs de la terre que l’artiste a mélangée à l’huile. Ces pigments, elle en a d’ailleurs fait une collection comportant jusqu’à 500 échantillons, prélevés aux quatre coins de la planète, à commencer par le désert du Sinaï. Terre, roche et végétaux disent son besoin impérieux de contact avec la matière. « Je me suis intéressée à la façon dont nous sommes formés par la nature et à comment le corps en fait partie », explique-t-elle, en manipulant vigoureusement un de ses « outils ». En écho, parmi les artefacts glanés sur les étagères au mur, se trouvent des sculptures en verre, en fonte et en bronze, des mains, les siennes, puissantes.

Avec le temps, elle a dû abandonner ce corps à corps décisif avec la matière qui mettait sa santé en péril. Elle ne peint plus ni ne collecte d’éléments. « Ce que je collectionne maintenant, ce sont les vidéos. Je filme de l’eau en mouvement et la caméra ne bouge pas », explique celle qui, à partir de 2001, s’est réinventée avec l’image. « La vidéo m’a fait regarder différemment. J’en suis venue à observer le temps et les processus. C’était une extension de ce que je faisais ici [dans l’atelier]. »

Avenir incertain

Une fois sorties de l’atelier pour l’exposition, les collections pourraient ne pas y revenir. À son âge, Sylvia Safdie pense à regret devoir s’en défaire, comme de l’atelier lui-même qu’elle devra un jour quitter, étape pénible. Ce lieu participe intrinsèquement à ses œuvres, c’est son histoire, le résultat de ses gestes. L’édifice industriel de trois étages encapsule aussi la mémoire de sa vie amoureuse, domestique et artistique avec John Heward. Tout lui rappelle l’être cher, alors que son absence se fait cruellement sentir.

« Notre travail était très différent et malgré cela, il y avait un dialogue. » Les deux se nourrissaient de l’environnement industriel du secteur, Griffintown, déserté au tournant des années 1980, revitalisé par leur présence. Elle y a puisé des matériaux, fait appel à des services manufacturiers. Elle constate avec effroi que les choses ont bien changé alors que sa propriété est entourée d’un féroce chantier de tours de condos où les arbres et l’échelle humaine n’ont plus leur place. À moins que cet édifice soit transformé en centre culturel, une idée qu’elle suggère du bout des lèvres, que restera-t-il de cette riche page d’histoire ?

Une histoire commune avec la Fonderie Darling

L’atelier de Sylvia Safdie et la Fonderie Darling sont quasi voisins. Dans leur ADN commun, l’histoire industrielle de Griffintown. Pour la directrice du centre d’exposition, Caroline Andrieux, l’exposition rendra hommage à l’espace singulier de travail de l’artiste en transposant telles quelles ses collections, et soulignera également « la perte des bâtiments industriels dans le quartier », tant pour le patrimoine architectural que pour la création artistique qui s’y pratiquait.

 

L’expo intègre aussi des vidéos et Gina (1988), une sculpture qui a la particularité d’avoir été coulée en fonte par la fonderie des frères Darling alors qu’elle était toujours en activité. Selon la commissaire, ce prêt du MBAM « fait magnifiquement le lien entre l’ancienne et la nouvelle vocation du lieu, une fonderie de métal transformée en centre d’arts, une métaphore de la façon dont l’art a pu préserver, figer dans le temps, ce lieu exceptionnel ».


As I Walk

De Sylvia Safdie. À la Fonderie Darling, du 28 octobre au 19 décembre.



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