Le plaisir recroît avec l’usage

Partout dans le monde, alors que la culture se déconfine de plus en plus, les salles de spectacle restent tristement peu emplies.
Illustration: Audrey Malo Partout dans le monde, alors que la culture se déconfine de plus en plus, les salles de spectacle restent tristement peu emplies.

Partout dans le monde, alors que la culture se déconfine de plus en plus, les salles de spectacle restent tristement peu emplies. Est-ce le cœur des spectateurs qui a migré ailleurs ? Vers les écrans ? Est-ce que ce cœur est miné par l’anxiété de la contagion et de la sortie ? Ou est-ce la représentation en arts vivants elle-même qui sort transformée, davantage qu’on ne l’a pensé jusqu’à maintenant, par les mesures sanitaires ? Réflexions, hypothèses et discussions.

Même après un an et demi d’affamement pour la culture vivante, le Metropolitan Opera de New York a dû brader les billets de sa soirée d’ouverture à 25 $ pour la peupler. À Liverpool, on solde 10 billets pour 10 concerts classiques à 1 livre chacun. Ici, constat identique. Même les spectacles vedettes n’arrivent pas à afficher « complet ».

« Je pense qu’il faut parler du plaisir, commence d’emblée le professeur en études théâtrales Hervé Guay. Je crois que le cumul de mesures sanitaires devient une addition de contraintes fatigantes, dont la somme finit par miner le plaisir d’assister au spectacle, au point de remettre la sortie en jeu. L’expérience de spectacle qu’on vit actuellement est assez dénaturée ; elle peut refroidir le spectateur. »

Le plaisir ? Oui. Ce plaisir du spectateur est la raison d’être de l’expérience théâtrale, selon les spécialistes français du théâtre Christian Biet (1952-2020) et Christophe Triau. « Art de la suprême conscience, le théâtre est aussi unplaisir sans conscience, immédiat, volontiers inexplicable », écrivaient-ils en 2006 dans Qu’est-ce que le théâtre ? (Folio), leur ouvrage somme.

Hervé Guay nomme quelques-unes des contraintes actuelles qui rognent ce plaisir. En découle notamment une crainte d’acheter son billet de théâtre d’avance, par peur d’un reconfinement ou d’une toux persistante, alors « que comme pour un billet d’avion, il y a un rituel d’achat : on se prépare, on y pense, on choisit longtemps en amont ». Aussi, poursuit le professeur de l’Université du Québec à Trois-Rivières, « ça m’excédait déjà, avant, d’attendre pour quitter une salle de théâtre ; là, après y avoir été enfermé deux heures avec un masque sur le nez, et que ce temps est allongé pour que ça sorte rangée après rangée… »

Et s’ajoute le port du masque. Tous les diffuseurs interrogés par Le Devoir ont mentionné que les spectateurs réagissent fortement et négativement à ce qu’ils perçoivent comme un recul. La résistance est parfois pratico-pratique : « Si tu portes des lunettes, t’es dans la brume tout au long du show », a indiqué l’un d’eux. D’autres savent d’expérience que pour capter en finesse une expérience sensible comme le spectacle, les cinq sens sont requis ; et qu’ainsi, oui, on entendrait et verrait mieux un concert si le nez, la bouche et la respiration sont libres. « Le masque crée de l’inconfort, et l’inconfort nuit à la réceptivité », dit autrement Hervé Guay.

Carence majeure

À ces multiples contraintes mineures s’ajoute un bémol majeur. « La sociabilité est un des premiers éléments du plaisir de la représentation », résume M. Guay. Cette sociabilité, c’est celle d’apercevoir des amis avant les spectacles ; de prendre un verre à l’entracte ; de jaser ; d’entendre les autres, même inconnus, parler de ce qu’on vient de voir. « Présentement, cette sociabilité est très entravée. » Par la distanciation recommandée. Et, aussi, par l’impossibilité des gestes — bises et poignées de main — et codes sociaux qui l’expriment et la renforcent.

La sociabilité de la représentation comprend aussi le fait de se fondre, dans la salle, à un grand tout. « C’est ce qu’on appelle “l’être-ensemble” », vulgarise le professeur. Ce que d’autres nomment la communion du spectacle. C’est vivre, à la fois individuellement et en groupe, les effets d’une représentation. Sentir, épaule à épaule, si son voisin de siège aime, déteste ou dort devant ce qu’il voit, entend, perçoit. Sentir simultanément si nous, on adore, on hait ou on reste indifférent.

« On parle souvent dans les recherches de contagion émotionnelle. Le fait que d’autres soient dans le même plaisir que moi amplifie mon plaisir. La représentation produit ça. » Or, les sièges distanciés ne permettaient pas à ce sentiment de fusion d’émerger. Et aujourd’hui, dans les salles revenues du jour au lendemain aux jauges complètes, le coude-à-coude soudain avec des inconnus, après un an et demi d’éloignement sanitaire, fait naître une peur de la vraie contagion, mais virale celle-là.

Respirer ensemble

« Je sortais beaucoup, et maintenant je ne suis pas à l’aise dans une grande salle, confie l’autrice Claire Legendre (Bermudes, Leméac). Je n’ai pas envie de partager le souffle, même sous masque, de 200 personnes, alors qu’on me disait il y a encore deux semaines qu’il était dangereux pour moi. On ne peut pas demander aux gens de lâcher prise alors qu’on leur a demandé d’être ultravigilants pendant presque deux ans. »

L’errance scientifique des discours officiels et la défiance qu’ils ont suscitée chez les gens livrés à eux-mêmes, tout comme les changements aux règles sanitaires plusieurs fois de suite, jusqu’à sembler incohérents, ont eu des conséquences, selon Mme Legendre. Et cela « combiné à la solitude imposée depuis deux ans », dit celle qui a analysé certaines de ses phobies dans le livre Le nénuphar et l’araignée (Les Allusifs).

« La distance qui était douloureuse au début est devenue peu à peu confortable, nous nous sommes habitués à ces nouveaux repères, et le fait de les bouleverser à présent est une violence symétrique, poursuit l’autrice. L’absence des autres a été pénible : leur retour l’est aussi. » Impossible, donc, de jouir de nouveau, en un claquement de doigts, de cet « être-ensemble » du spectacle vivant.

« Bulle, envole-toi ! »

L’essayiste, philosophe et psy Nicolas Lévesque y va d’une analyse-sœur. « Il existe une bulle, façonnée à la fois par notre histoire personnelle et des mœurs culturelles, qui établit de manière invisible la juste distance de confort (soit psychique, soit physique, soit les deux en même temps) dans la relation à l’autre. La pandémie a modifié les habitudes sociales de distanciation ; et notre expérience personnelle de la distance à nos proches et aux inconnus. »

Cette bulle sensible — comme lorsqu’on dit « tu es dans ma bulle », en quelque sorte — a été modifiée par la COVID, selon M. Lévesque. La pandémie « a pour certains abîmé la relation de confiance dans la proximité. Un peu à la manière de ceux qui ne s’abandonnent pas avec la même facilité dans les rapprochements sexuels après avoir contracté une infection transmise sexuellement ».

L’auteur, qui a signé récemment Ptoma. Un psy en chute libre (Varia), poursuit : « Que ce soit une transmission sexuelle ou virale, l’imaginaire de la contagion est activé, surinvesti et projeté sur des contextes parfois inoffensifs, comme pour se protéger davantage, au risque d’exagérer et généraliser la menace. Les phobies fonctionnent ainsi. »

Approche progressive

« Le rituel du spectacle est assez complexe, affirme Hervé Guay. Mon hypothèse c’est qu’on ne le transforme pas si rapidement, et que, spectateur, on ne s’adapte pas si facilement aux changements sur ce rituel fondé sur le plaisir. C’est normal que l’amateur de théâtre, de danse ou de cirque soupèse présentement le pour et le contre avant de sortir. » Comment, dans cette situation inédite et complexe, réinviter les spectateurs au plaisir des salles ? Tous les intervenants ont parlé du besoin de prendre le temps, de revenir plus progressivement. Le retour aux salles pleines est trop rapide pour les spectateurs. « Il faut trouver un nouvel équilibre entre le plaisir et la peur. Quand le plaisir est moins investi, la peur peut prendre plus d’importance », indique Hervé Guay.

Ce serait le moment, selon le spécialiste, de mettre comme locomotive d’une saison au moins un de ces spectacles pur plaisir que tout le monde aime, poursuit le professeur. Est-ce que cela ne laisse pas présager un sale temps pour la relève et pour le risque artistique ? Le spécialiste opine tristement. « On est dans une période de reconstruction. Cette pandémie a causé beaucoup de dommage à la culture, malgré tout le soutien financier. La reconstruction va probablement être plus longue qu’on ne le pensait. »

« Il faut que nos décideurs comprennent que les contraintes qu’ils font peser sur les activités culturelles sont préjudiciables pour les organismes, poursuit M. Guay. Je trouve que le gouvernement tarde beaucoup à lever les mesures, surtout à partir du moment où on exige le passeport vaccinal pour aller au spectacle », et qu’aucune éclosion n’a été recensée à ce jour dans les salles. « Tant que le plaisir ne sera pas moins contraint, on va voir des gens attendre que ça revienne à ce que c’était, comme expérience, avant. » Et des salles pas assez pleines.

Anxieux de sortir ? Vous êtes normal…

Anxieux de jouer du coude avec un inconnu au théâtre ? De prendre le métro ? Ou juste de sortir ? « Ben oui, on est anxieux. On est en pandémie depuis un an et demi, c’est normal », débute le directeur du Laboratoire d’anxiété sociale de l’Université du Québec en Outaouais, Michel Dugas. Une étude internationale publiée cette semaine dans The Lancet parle d’augmentation à l’échelle mondiale des troubles anxieux de 26 %. « C’est énorme. Et c’est vrai qu’il y a une augmentation dans la prévalence de l’anxiété pathologique. Mais ce qu’on ne dit pas assez, c’est que dans le reste de la population, l’augmentation de l’anxiété n’est pas pathologique. Il ne faut pas dramatiser. » Il poursuit : « Les recherches démontrent que la clé pour diminuer l’anxiété, c’est le comportement. Affronter l’objet de la peur est le plus important. Attendre d’être moins anxieux pour retourner au théâtre, ben ça n’arrivera juste pas. L’anxiété va diminuer à la suite de l’exposition à la situation qui provoque la peur ; pas avant. Et là, c’est le temps de s’exposer. Les gens doivent sortir une première fois, et faire l’expérience de voir leur anxiété diminuer au fil de la soirée ; et partir en se disant “Finalement, c’était bien !, après l’entracte, j’en ai vraiment profité…” »

 

Tous hypocondriaques !

Il y a une dizaine d’années, des chercheurs se sont penchés sur l’hypocondrie, soit l’anxiété de la santé, rappelle Michel Dugas, directeur du Laboratoire d’anxiété sociale de l’Université du Québec en Outaouais. À un groupe de cobayes, ils ont demandé de faire aussi souvent que possible ces gestes que les anxieux de la santé posent : prendre leur température, nettoyer leur clavier, ne pas toucher les rampes d’escalier, se laver les mains à répétition, etc. « Après une seule semaine à faire de façon régulière ce qu’on appelle des comportements sécurisants, soit ces gestes qu’on pose pour se sentir en sécurité, ils ont commencé à développer des symptômes d’hypocondrie, et à craindre la contamination ou la maladie de façon assez marquée. Nous, ça fait un an et demi qu’on pose des comportements sécurisants », qui sont aussi les gestes barrières des mesures sanitaires. « C’est sûr que les craintes se sont installées. Ça va prendre un peu de temps pour en sortir. »



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