Gombrowicz, créateur et témoin du monde

Source B.Paczowski
Photo: Source B.Paczowski

En 1904 naissait en Pologne l'écrivain Witold Gombrowicz. Exilé volontairement en Argentine de 1939 à 1963, il s'est ensuite installé en France, où il est mort en 1969, laissant un héritage littéraire d'une pénétrante lucidité. Rejointe au téléphone, sa veuve, Rita Gombrowicz, témoigne de la stature de Witold Gombrowicz, romancier, dramaturge et penseur très contemporain.

En 1963, Witold Gombrowicz, qui venait de quitter l'Argentine pour s'installer en France, séjournait à l'abbaye de Royaumont, un lieu d'accueil pour les artistes et les étudiants. Au même moment, Rita Labrosse, une étudiante québécoise, se trouvait elle aussi à l'abbaye pour écrire sa thèse de doctorat; elle se souvient de la rencontre. «Dans la petite salle à manger, j'ai aperçu un homme de taille moyenne au teint basané, aux traits purs, avec beaucoup d'allant et vêtu d'un costume de lin blanc cassé. Il avait l'air d'un voyageur plus que d'un intellectuel.» Elle le connaissait bien de nom, mais n'avait encore rien lu de l'écrivain polonais. Roch Carrier lui avait conseillé d'aller voir Le Mariage, pièce de Gombrowicz qui jouait au théâtre Récamier; mais elle n'y était pas encore allée. On découvrait alors Gombrowicz en France, où il faisait figure de «vieil écrivain d'avant-garde. Son agressivité et son humour plutôt noir m'ont plu tout de suite. Je préparais une thèse sur Colette; lui me lançait: "Thèse, foutaise! Changez de sujet! Faites-la sur moi et je vous l'écrirai n'importe où en deux semaines."» Peu après, Rita Labrosse devenait sa compagne, puis son épouse en 1965.

Statut et stature de Gombrowicz

Witold Gombrowicz a donc découvert le Québec à travers Rita Labrosse et grâce à Gaston Miron, qu'il a rencontré deux fois. «Miron avait lu tous ses livres et annoté attentivement un exemplaire du Journal; leur admiration était réciproque. Witold trouvait les Québécois véhéments, passionnés; il aimait que le nationalisme ne soit ni étroit ni intolérant, car il était contre le repli sur soi. Savourant la provocation, il écrivait à Miron des dédicaces comme "Vive Trudeau! Vive la reine!» et discutait beaucoup de toutes ces questions avec lui.» Gombrowicz cherchait à articuler les luttes contre les grandes cultures dominantes. «Comment être soi-même, parler de soi sans subir le terrorisme des vainqueurs? Comment se libérer de nos complexes d'infériorité? Il était convaincu qu'en étant soi-même sans faux-semblant, en acceptant son immaturité, on peut se dépasser.» Il luttait lui-même pour que les peuples colonisés ou vaincus (Polonais, Québécois) refusent de se montrer serviles à l'égard des cultures de premier plan. «C'est pourquoi il reprochait à Borgès d'être à genoux devant la culture française.»

Gombrowicz a très bien posé le problème résultant du fait de n'être pas né dans un pays de grande culture; ses origines étaient nobles, mais il n'a jamais succombé à la tentation de s'en croire meilleur pour autant. «Il s'est beaucoup interrogé sur les moyens de ne jamais se laisser piéger ou aveugler par les sentiments "patriotiques"; c'est pourquoi il a fustigé "la polonité" (qui trouve un équivalent dans le terme "québécitude"). Il était fondamental pour lui que l'individu ne se laisse asservir d'aucune façon. Il incarnait la Pologne et luttait avec tonus contre les faiblesses et les défauts de la Pologne.»

Ferdydurke, le premier roman de Gombrowicz, écrit en 1937, est considéré comme une oeuvre existentielle avant la lettre. Kundera le voit comme l'un des quatre grands romans du XXe siècle. «Ses écrits constituent une entreprise d'une grande ouverture; Gombrowicz est un démystificateur. Il y a en lui un créateur essayiste, un romancier, un dramaturge et un penseur à la Montaigne qui passe en revue les grandes idées qui ont marqué le XXe siècle. Il les examine avec un oeil neuf, empreint de fraîcheur, dans une liberté de pensée absolue. Il ne se laisse jamais terroriser.»

Le polonais n'étant pas une langue très répandue, il a fallu du temps à l'oeuvre de Witold Gombrowicz pour être reconnue à travers le monde. Il est maintenant traduit dans 35 langues (dont le chinois et le coréen) et on le considère comme l'un des écrivains phares du siècle. «Depuis sa mort en 1969, son oeuvre n'a pas cessé d'évoluer vers un plus large public», souligne Rita Gombrowicz. «Ce que Gombrowicz propose dans ses livres est intemporel, car c'est une vision de l'univers.»

Gombrowicz, notre contemporain

Déjà, au début des années 60, Gombrowicz déplorait ce qu'il appelait «la mécanisation croissante de la culture». Gombrowicz a eu l'intuition de ce qui arriverait à la littérature à la fin du XXe siècle. «Il réalisait qu'à cause de cette mécanisation de la culture, nous n'avons plus d'univers commun et que, par conséquent, il devient pratiquement impossible pour un écrivain contemporain d'écrire pour tout le monde parce qu'il existe plusieurs univers différents qui se disputent les lecteurs», explique Rita Gombrowicz. Sa conception de l'écrivain-artiste (celui qui n'écrit pas mécaniquement) était exigeante et austère. «Il était lui-même "un grand travailleur spirituel sur lui-même" qui ne devait jamais déroger à son rôle d'écrire et d'être un artiste, c'est-à-dire d'être engagé dans son art à l'exclusion du reste (histoire, mondanités, politique...). Sa vie et son oeuvre ne font qu'un.» Il a payé de sa solitude pour être libre et il a vécu longtemps dans des conditions matérielles très modestes pour satisfaire cette exigence sans aucune concession. «Sociable, mais pur et seul, ne dépendant d'aucun groupe, il était irrécupérable, n'étant inféodé à aucun fanatisme, d'où l'immense force de la liberté de sa parole au-delà des modes littéraires.»

Gombrowicz fuyait les conférences publiques et les colloques. Il ne fréquentait pas le Pen Club, par exemple, et se déclarait contre les poètes, exécrant les «offices religieux» auxquels ils se livrent. Il n'aimait pas les rites. «Dans l'intimité ou en compagnie, il ressemblait à une sorte de Socrate pratiquant la maïeutique», explique Rita Gombrowicz. «Très sportif sur le plan de l'esprit, il joutait avec son interlocuteur, aimait attaquer, faire passer des examens, vérifier, jouer les inquisiteurs pour faire jaillir la vérité.» La question de la Forme n'était pas seulement un problème philosophique pour lui; elle était centrale dans sa conception du monde. La Forme, c'est tout ce qui nous extériorise. Une manière d'être ou de penser, de s'habiller. Même dans les comportements de la vie quotidienne, il ne supportait pas qu'on lui «fasse une gueule», c'est-à-dire qu'on le «déforme». Il craignait d'être catalogué. «C'était un grand psychologue qui perçait à nu l'être humain; un homme nerveusement fragile, doté d'une volonté et d'une résistance morale d'acier. Avec tous, il conservait la même élégance morale. Confronté à l'insécurité financière, à la maladie, à l'incompréhension, il avait le courage quotidien de lutter sans se plaindre.»

La force de ce «chasseur acharné de mensonges culturels» réside également dans la variété de ses écrits, romans, théâtre, correspondance, journal: autant de portes d'entrée. Il a réussi à rallier toutes ses contradictions sans nécessairement les aplanir, pour en faire une oeuvre extrêmement cohérente qui forme un tout: «"...à la manière d'un ensemble de valises", comme il aurait pu le dire lui-même avec son humour. Son oeuvre extrêmement cohérente a le caractère d'un essai. Comme Montaigne, il a fait de son mal de vivre un questionnement sur la culture en périphérie de tous les courants.»

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