Oasis de splendeur

Pour la 6e édition de son événement intitulé Manifestation internationale vidéo et art électronique, Montréal (MIVAEM), qui débute le 20 septembre, l'organisme Champ Libre n'aura jamais aussi bien porté son nom. Situé à l'ombre des deux cheminées de l'ancien incinérateur Des Carrières, dans un quartier en forte transformation mais qui demeure pour l'instant un no man's land, l'événement reçoit pas moins de 125 artistes provenant de 20 pays, autour d'un thème, le désert, qui a la puissance épiphanique de la révélation de réalités autres pour celui ou celle qui le traverse.

Heureusement, il faut voir ce thème et cette traversée d'un autre oeil.

Un des artistes de cette virée électronique, Pierre Bongiovanni, agit également à titre de conférencier, de maître d'atelier et de porte-parole de l'événement. Bongiovanni a tenu à bout de bras, sur 14 ans, les destinées du réputé Centre international de création vidéo (CICV), à Hérimoncourt, récemment fermé non sans tapage médiatique. Bongiovanni est aussi chargé, par la Ville de Paris, de la préfiguration du Centre d'art électronique de la ville. Cette année, il est commissaire invité de la Biennale de Lyon.

À Montréal, il entend tenir des ateliers de pratique et de réflexion qui, sur le principe de KINO, mettront au monde une dizaine de très courts films sur la prémisse qu'il faut retrouver la splendeur de chacun. Bongiovanni fera participer des gens qui font métier de réaliser des images.

Gravité et partage

D'autres de ces ateliers, au Mexique, ont porté sur le silence et la discrétion. Dans ces workshops, il pose à ces gens les questions les plus simples possibles. «Mon objectif est de faire en sorte que les gens se rendent compte que regarder quelqu'un est un acte grave, que de filmer quelqu'un est un acte grave, qu'engager une conversation avec quelqu'un est un acte grave.» Le terme «grave», comme Bongiovanni l'entend, cherche à signifier que ces actions demandent «de se mobiliser en conscience de cet échange et de ce partage». Les gens qui filment ont oublié «ce que sont le regard et l'énorme responsabilité que l'on a lorsqu'on filme quelqu'un ou des faits, par exemple». Ce travail vise à rappeler aux artistes et aux gens qui collaborent à des médias que la question du regard est centrale dans notre civilisation. «À force soit d'instrumentaliser les médias, soit de neutraliser ou de banaliser les images, on en arrive à des systèmes de communication qu'on connaît et qui font que la réalité, c'est la fiction médiatique. Notre rapport à la réalité devient complètement désincarné.»

Chacun des participants dirigera l'atelier une journée. «Je voudrais que chacun explique aux autres sa splendeur pour l'aider à la réaliser en images.» Un film d'une minute devrait naître à la fin de chaque journée, à propos de «la splendeur de cette personne».

Silence, splendeur, discrétion et aussi tourment: derrière ces mots se terre une idée de la beauté. Or, à l'intérieur de ces marges infinies, le désert est un lieu de nécessités intérieures qui, si on ne s'effondre pas en cours de route, «rapproche de soi-même». Rapproché de soi-même, «je peux enfin me rapprocher des autres, mais dans une posture qui n'est plus celle de la séduction, de la domination ou du combat, mais dans un esprit de partage».

Les ateliers donnent au partage toute sa plénitude. L'autre projet qu'il propose, Next to nothing, fait de même. «Cette installation est constituée de vidéos, sur le presque rien. La première fois que j'ai fait ce genre de travail, en Argentine il y a un an, j'ai demandé à tout un groupe de cinéastes de travailler sur "faites presque rien", pour qu'ils se débarrassent de ce qui encombre le récit.»

Alors, Bongiovanni s'est mis à chercher le point précis qui distingue la photographie, l'immobilité, du mouvement. «Je tente de montrer que des immensités, des éternités, des splendeurs de récit sont possibles sans effets spéciaux ou sans culture cinématographique qui remplacerait ce qui tient de la vision.» Ces séquences synthétisent pour lui des situation totales et lui donnent une ascèse qui lui permet «de résister au lessivage télévisuel». Dans ce qui s'annonce comme un lourd bombardement d'oeuvres en quelques jours, l'oasis de dépouillement promet.

Le Devoir