Légitime, le féminisme pop?

Autrefois à peine prononcé en dehors des cercles militants ou de certains cours universitaires, le mot «féminisme» est devenu il y a une dizaine d’années le mot-clic de l’heure.
Photo: Julia GR Autrefois à peine prononcé en dehors des cercles militants ou de certains cours universitaires, le mot «féminisme» est devenu il y a une dizaine d’années le mot-clic de l’heure.

Le féminisme a le vent dans les voiles. Beyoncé et Lady Gaga s’en réclament, et gagnent à le faire. Les livres féministes se retrouvent en haut des palmarès de vente. Et des entreprises traditionnellement masculines l’utilisent pour augmenter leurs parts de marché ou attirer la main-d’oeuvre. En 2021, le féminisme est profitable. Belle démocratisation ou simple récupération ? Premier texte d’une série de quatre.

Qu’ont en commun Beyoncé, Miley Cyrus, Emma Watson, et Mindy Kaling ? Elles crèvent l’écran, brillent sur scène et font la une des magazines. Elles sont surtout devenues des icônes féministes et revendiquent fièrement cette étiquette longtemps évitée. Elles se font toutefois aussi accuser d’impostures par les cercles militants, qui leur reprochent de pratiquer un féminisme de façade pour rester populaires et renflouer leur compte en banque.

« Comment distinguer le bon grain de l’ivraie, un féminisme qui serait “authentique”, “juste”, “désintéressé”, d’un féminisme fabriqué pour vendre, pour plaire, pour séduire et être au goût du jour ? Parce que c’est bien cela qui taraude tout le monde : ces stars sont-elles de “vraies” féministes ? », se questionne l’autrice Sandrine Galand dans son récent et premier essai Le féminisme pop — La défaillance de nos étoiles.

À travers ces quelque 330 pages, celle qui est aussi professeure de littérature au collégial analyse la place du féminisme dans la culture populaire. En s’appuyant sur de nombreux exemples de l’industrie du spectacle américaine, elle explore les tensions et les contradictions qui émanent du féminisme pop et en profite pour revenir aux sources de celui-ci.

Autrefois à peine prononcé en dehors des cercles militants ou de certains cours universitaires, le mot « féminisme » est devenu il y a une dizaine d’années le mot-clic de l’heure. Que ce soit les compagnies publicitaires, les téléséries, les marques de vêtement, lesmagazines ou les festivals : on l’utilise à toutes les sauces, consciemment ou non, fait remarquer Sandrine Galand.

À ses yeux, c’est la prestation de Beyoncé aux MTV Video Music Awards en 2014 qui a vraiment marqué les débuts de ce qu’on considère le féminisme pop. Alors que l’artiste interprétait la chanson Flawless, dans laquelle on entend un extrait du discours de l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, d’un seul coup le mot « Feminist » s’est illuminé derrière elle à l’écran. Ce soir-là, Beyoncé a affiché cette étiquette que peu d’artistes pop ont revendiquée jusqu’ici, par crainte d’être mises de côté. Être féministe, c’était nécessairement être cataloguée de « femme en colère, haïssant tous les hommes ».

« On parlait tout de même d’enjeux féministes dans les années 1990 avec des groupes comme les Spice Girls ou avant elles les Riot Grrrl. Elles incarnaient le “girl power”, mais le mot féministe en soi n’était pas présent », fait remarquer l’autrice en entrevue au Devoir.

Ce 24 août 2014, Beyoncé a ainsi « projeté le féminisme sur la scènemainstream ». Elle l’a rendu cool, tendance, désirable.

Contradictions

Elle s’est aussi attiré de nombreuses critiques par la bande, à l’instar des artistes qui l’ont ensuite imitée. Car les féministes pop ont beau encourager les femmes à s’affirmer, à accepter leur corps, à prendre leur place dans une société dirigée par les hommes, la façon dont elles le font — en exhibant leur corps, en se donnant en spectacle et en gagnant beaucoup d’argent — apparaît contradictoire avec les valeurs féministes des cercles militants. Soit l’égalité, la diversité, l’inclusivité et la collectivité.

On délégitimise ainsi le féminisme pop parce qu’il est trop « consensuel », « opportuniste » et qu’il « capitule devant les univers du spectacle, de la consommation et de la production de masse » ; des univers qui embrassent les valeurs du système capitaliste.

Cela ne veut pas dire pour autant que le féminisme qu’elles incarnent n’a pas sa place. De l’avis de Sandrine Galand, il existe de multiples manières d’être féministe. Si on n’accepte pas les contradictions qui peuvent exister, c’est se montrer antiféministe et donc nuire à la cause, selon elle.

« Étant des objets populaires, consommés et aimés par le plus grand nombre, les féministes pop participent d’une certaine façon à une démocratisation du féminisme et de ses enjeux. Elles l’amènent à l’avant-plan, insiste-t-elle. […] L’important, c’est comment on se réapproprie ensuite leurs chansons, leurs objets, leurs séries, leurs écrits, etc. »

Bien sûr, il n’est pas interdit de vouloir défier les féministes pop, ou tout simplement de ne pas les aimer. Sandrine Galand le reconnaît elle-même : « je les aime, mais elles me déçoivent. Elles rentrent en contradiction avec ma posture féministe par moments. »

Des faux pas, elle en cite par dizaines dans son livre. Mais ce sont ceux de Lena Dunham, à qui elle accorde trois chapitres, qui semblent l’avoir le plus marquée. L’autrice, scénariste et actrice américaine s’est fait connaître avec sa série Girlsen 2010, très féministe dans sa façon de représenter l’amitié au féminin ou de dénuder des corps « imparfaits » à l’écran. « Ça m’a parlé de mon propre corps, de mes propres amitiés », souligne l’autrice.

Lena Dunham est toutefois aussi connue pour multiplier les maladresses dans ses prises de parole publiques. Lorsqu’elle a exprimé son appui à l’un des auteurs de Girls, Murray Miller, visé par des allégations d’agression sexuelle, Sandrine Galand était en colère. Elle n’a pas pour autant rayé la scénariste de ses féministes pop préférées. « Je veux aimer les féministes pop non pas en dépit de ce qu’elles ont d’imparfait — de ce qui cloche —, mais les aimer en reconnaissant leurs fractures pour ce qu’elles ont de semblable aux miennes. »

Le féminisme pop — La défaillance de nos étoiles
Sandrine Galand, Remue-ménage, Montréal, 2021, 328 pages



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