Le Séminaire de Sherbrooke a vendu sa collection d’objets autochtones sans véritable consultation

Un porte-bébé, un tikinagan datant de 1903 qui faisait partie de la collection du Séminaire de Sherbrooke, s’est vendu 10 000$ lors d’une vente tenue le 28 septembre.
Photo: Enchères Champagne Un porte-bébé, un tikinagan datant de 1903 qui faisait partie de la collection du Séminaire de Sherbrooke, s’est vendu 10 000$ lors d’une vente tenue le 28 septembre.

Comment des objets de l’histoire autochtone du pays qui appartiennent au Séminaire de Sherbrooke ont-ils pu se retrouver dans une vente aux enchères à Montréal ? La directrice du Musée de la nature et des sciences de Sherbrooke, Michelle Bélanger, ne comprend pas pourquoi elle n’en a pas même été informée. D’autant plus que le musée situé à quelques mètres seulement de la maison d’enseignement fondée en 1875 est l’héritier d’une partie de sa collection.

« On ne les a pas consultés parce qu’ils sont plutôt spécialisés dans les affaires qui concernent les sciences et la nature », explique au Devoir Jean-Pierre Bertrand, membre du conseil d’administration du Séminaire mandaté pour expliquer la décision de vendre ces objets aux enchères. Le CA du Séminaire de Sherbrooke compte-t-il en son sein un muséologue ou un historien spécialisé ? « Non, mais nous avons demandé l’avis d’un expert qui nous a été chaudement recommandé, M. Champagne », de la maison de vente aux enchères du même nom.

Le Séminaire a-t-il consulté au moins un expert indépendant ? A-t-il pensé offrir en priorité ses collections résiduelles à des musées ? « Non, parce qu’on nous a dit que ce sont surtout des objets d’artisanat autochtone et que des musées pourraient vouloir les acheter. Alors M. Champagne a procédé. » Les objets n’ont pas été offerts non plus à des communautés autochtones.

Particulier et discutable

 

« C’est plutôt particulier », s’étonne la directrice du Musée de la nature et des sciences de Sherbrooke. De 2009 à 2016, Mme Bélanger était directrice générale du Musée des Abénakis. « Disons que le moment, en plus, pour mettre en vente cette collection est particulièrement mal choisi, alors qu’on souligne cette semaine le premier anniversaire de la mort de Joyce Echaquan et que l’on célèbre la Journée de la vérité et de la réconciliation. »

Jean-Pierre Bertrand explique : « On n’est pas un musée ! On est un établissement d’enseignement ! La réfection de certains locaux nous a amenés à découvrir des objets qui n’étaient pas bien protégés, dont plusieurs objets de culte. » Ceux-ci, précise-t-il, ont été confiés au Centre d’archives Mgr-Antoine-Racine.

Pendant des décennies, des musées semblables étaient attachés aux institutions religieuses locales. Véritables cabinets de curiosités, ils étaient souvent les seuls lieux à des kilomètres à la ronde où il était possible d’admirer des collections variées. Ils faisaient partie intrinsèque de la mission éducative des maisons d’enseignement qui en avaient la responsabilité.

Disons que le moment est particulièrement mal choisi, alors [...] qu’on célèbre la Journée de la vérité et de la réconciliation

 

Le Séminaire de Sherbrooke refuse désormais de faire le pont entre ses anciennes collections et sa mission d’éducation. « Nous avons des besoins financiers », répond le CA. La directrice des services pédagogiques, Isabelle Chaîné, considère pour sa part que « le conseil d’administration a fait une bonne analyse pour investir », dit-elle au Devoir.

Pour la directrice du Musée de la nature et des sciences, ce n’est pourtant pas une question d’argent. « On se rend compte, dans le catalogue de la vente de mardi, que ce ne sont pas des objets de très grand prix. Il est d’ailleurs difficile de mettre un prix dessus. C’est plutôt une collection de grande valeur patrimoniale », précise-t-elle, tout en soulignant que son musée a parfois acquis des objets en marge de sa mission précisément pour qu’ils ne soient pas perdus par la collectivité.

Problème éthique ?

Dans son code de déontologie, la Société des musées indique qu’un établissement ne doit pas se prêter « à la surenchère des objets », et qu’il doit proposer en priorité à des institutions muséales ce dont il souhaite se départir ou voir à offrir « aux derniers propriétaires ou aux ayants droit la possibilité d’acquérir ces objets [ou] spécimens, à leur juste valeur marchande ».

À sa défense, le Séminaire plaide qu’il ne possède plus de musée au sens strict, mais seulement ce qu’il reste de ses anciennes collections, sans d’ailleurs pouvoir indiquer avec précision ce qu’il est advenu de parties importantes de ses trésors. Son importante collection de monnaies et de médailles a été liquidée. Qu’est-il arrivé des pièces d’histoire militaire qui occupaient le dernier des trois niveaux de la tour de son bâtiment principal ? Mystère. Il y avait là des objets qui témoignaient de la participation de citoyens des Cantons-de-l’Est à la guerre de Crimée, de même qu’aux échauffourées locales contre les fenians.

Derrière une vitrine, les visiteurs pouvaient aussi considérer de rares photographies montrant, au cours de la Seconde Guerre mondiale, des Gaspésiens échangeant des denrées avec des sous-mariniers allemands.

 

Qu’est-il advenu de ces documents uniques ? « Je ne sais pas où ces objets sont passés », concède le Séminaire. « Peut-être que ça a été vendu ou donné. Je sais qu’un sabre a été vendu, sans que je puisse vous dire exactement sa provenance exacte. On ne le savait pas. »

À Québec, une ex-ministre de la Culture, Christine St-Pierre, a déploré que la ministre en titre, Nathalie Roy, « soit restée les bras croisés alors qu’elle avait le pouvoir d’intervenir en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel ».

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