Philippe Lapointe, dans les coulisses de l’information

Conscient de livrer une image des salles de nouvelles quelque peu dépassée, Philippe Lapointe tenait tout de même à coucher sur papier son expérience dans le milieu. Par souci de raconter une partie de l’histoire du Québec, dit-il.
Marie-France Coallier Le Devoir Conscient de livrer une image des salles de nouvelles quelque peu dépassée, Philippe Lapointe tenait tout de même à coucher sur papier son expérience dans le milieu. Par souci de raconter une partie de l’histoire du Québec, dit-il.

Saviez-vous que le journaliste Gaétan Girouard s’est retrouvé à dormir trois nuits dans le camion de TVA durant la crise d’Oka, que Louis Lemieux est sorti d’un congé sans solde pour couvrir le déluge du Saguenay et que Pierre Bruneau a dû interrompre un rendez-vous chez le dentiste pour raconter en direct le 11 septembre 2001 ? Ce ne sont ici que des bribes des nombreuses anecdotes révélées dans un nouvel ouvrage sur les coulisses des salles de nouvelles au Québec.

Dans Aventures au pays des nouvelles télévisées, Philippe Lapointe — qui a dirigé les salles de nouvelles de TVA et de Radio-Canada entre 1990 et 2005 — replonge dans ses souvenirs pour raconter l’âge d’or de l’information télévisée. Il nous montre ainsi les dessous de la création des bulletins de nouvelles et de la couverture en direct.

« Tout le monde se souvient du 11 Septembre, du référendum de 1995 et de la crise d’Oka. Moi, je veux raconter [aux gens] comment on couvrait ces événements-là. […] ​Qui décide, comment on choisit de couvrir [une nouvelle], avec quels moyens, quelles difficultés on rencontre, comment on bâtit les carrières des vedettes de l’antenne, etc. », explique Philippe Lapointe en entrevue au Devoir.

À travers son récit, qu’il enrichit de nombreux témoignages d’anciens collègues, il relate sans filtre des anecdotes et revient sur les bonnes — et moins bonnes — décisions prises dans le feu de l’action. Il décrit l’énergie qui émane des salles de nouvelles, la richesse du travail d’équipe et la rigueur des journalistes et des animateurs qu’il a croisés. Il réserve à plusieurs de courts portraits. Parmi eux, Jean-Luc Mongrain, Pierre Nadeau, Denise Bombardier ou encore Céline Galipeau. Sans oublier Pierre Bruneau, Sophie Thibault et Bernard Derome, à qui il accorde tout un chapitre.

[Les journalistes] sont des empêcheurs de tourner en rond par définition. Ils posent des questions, ils dérangent. […] Mais c’est un métier essentiel. Dans les pays où il n’y a pas ce quatrième pouvoir, on voit ce que ça donne comme dictature.

Des machines

L’auteur aborde aussi inévitablement sa propre ascension professionnelle et l’évolution des deux grandes chaînes pour lesquelles il a travaillé. Malgré les changements de direction et les avancées technologiques, elles ont su maintenir le cap, tout en livrant de « l’information fiable et de qualité », selon lui.

Télé-Métropole, l’ancêtre de TVA, partait de loin. Peu de moyens, aucune crédibilité, des dirigeants peu soucieux d’investir dans un service de nouvelles, des journalistes laissés à eux-mêmes sans code d’éthique. Une situation pour le moins chaotique, jusqu’au rachat de la chaîne en 1987 par Vidéotron, qui investit alors massivement dans l’information. « Il arrive un moment où plus de gens s’informent à TVA qu’à Radio-Canada, et nous réalisons que nous sommes en train de devenir le réseau d’information le plus regardé au Québec », écrit-il.

Quelques années plus tard, en 1994, Philippe Lapointe rejoint la concurrence, où l’on s’apprête à lancer la première chaîne d’information continue de langue française en Amérique du Nord, RDI. Il découvre la « machine radio-canadienne, impressionnante par son expérience et sa profondeur », ainsi que par ses moyens. Il est par contre très vite confronté à la lourdeur de la structure qui transforme les prises de décision en un parcours du combattant.

« Depuis, la machine traditionnelle de Radio-Canada s’est modernisée, s’est allégée. Et le réseau TVA s’est solidifié. Avec le rachat par Québecor, c’est devenu une grosse machine avec beaucoup de ressources », note Philippe Lapointe en entrevue. La nouvelle télévisée s’est elle aussi transformée depuis son départ, bousculée par le numérique.

Combattre la désinformation

Bien conscient de livrer une image des salles de nouvelles quelque peu dépassée, Philippe Lapointe tenait tout de même à coucher sur papier son expérience dans le milieu. Par souci de raconter une partie de l’histoire du Québec, dit-il, mais aussi pour combattre à sa façon la désinformation grandissante sur le Web.

C’est l’élection de Donald Trump en 2016 qui lui a fait comprendre l’ampleur du problème. « Comment autant de gens dans une même population peuvent-ils croire des sornettes, des faussetés démontrées, mais véhiculées comme des vérités sur les médias sociaux ? » se demande-t-il, alors qu’une panoplie de médias offre des informations crédibles, fouillées, vérifiées et contre-vérifiées.

Avec son essai, Philippe Lapointe espère ouvrir les yeux de certains sur le rôle des journalistes et sur la qualité du travail qu’ils font au Québec. « Ce sont des empêcheurs de tourner en rond par définition. Ils posent des questions, ils dérangent. […] Mais c’est un métier essentiel. Dans les pays où il n’y a pas ce quatrième pouvoir, on voit ce que ça donne comme dictature. »

Des défis

Bien sûr, son livre ne fera pas à lui seul disparaître les fausses nouvelles. À cet égard, il croit que plus il y aura de journalistes sur les réseaux sociaux — une stratégie déployée par de plus en plus de médias —, mieux ce sera. « C’est plus qu’un changement technologique, c’est un changement de paradigme pour toutes les organisations [mais] ça revalorise les grandes marques d’information qui redeviennent des valeurs refuge sur ces plateformes », juge-t-il.

Est-ce que le glas a sonné pour l’information télévisée ? Non, insiste M. Lapointe, elle a encore sa place et un « rôle important à jouer ». Notamment celui de mieux représenter la réalité de la société québécoise en mettant davantage de personnes issues de la diversité à l’antenne, mais aussi à la tête des équipes au sein des organisations médiatiques. « Il faut mettre le pied sur l’accélérateur à ce niveau. »

 

Aventures au pays des nouvelles télévisées

Philippe Lapointe, Libre expression, Montréal, 2021, 268 pages

À voir en vidéo