Sarah-Maude Beauchesne, laisser l’été avoir 20 ans

À travers ce roman empreint de sensualité, Sarah-Maude Beauchesne aborde frontalement le désir féminin. De même que le rejet des étiquettes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À travers ce roman empreint de sensualité, Sarah-Maude Beauchesne aborde frontalement le désir féminin. De même que le rejet des étiquettes.

« Mes amies, c’est ma vie », affirme Sarah-Maude Beauchesne. D’ailleurs, c’est en pensant à elles que la romancière, scénariste et actrice a écrit Au lac D’Amour, roman d’amour campé de nos jours où l’amitié joue un rôle de premier plan. C’est pourquoi ce livre, qui marque en quelque sorte une rupture d’avec Les fourchettes : une vingtaine complexe et sensuelle (Hurtubise, 2020) et les deux tomes de L’Académie (La Bagnole, 2018 et 2020), leur est dédié.

« À 31 ans, je me rends compte que c’est plus difficile en amitié, confie-t-elle au téléphone. On ne peut plus se permettre de débarquer l’une chez l’autre sans prévenir, on ne peut plus faire des soupers quatre fois par semaine. C’est un gros deuil que je suis en train de vivre. En pandémie, écrire ce livre-là, c’était une façon de me rapprocher de mes amies. »

Si Au lac D’Amour n’est pas un roman autobiographique, il y a quand même un peu de Sarah-Maude Beauchesne chez Joséphine, dite Jo, son héroïne de 20 ans qui, l’espace d’un été, retourne, après six ans d’absence, au manoir D’Amour où elle retrouve ses amis, les frères D’Amour, Luca, Matisse et Colin. Jo y fait également la connaissance de Zoé. Alors que la première aide Suzanne, la mère des trois garçons, aux corvées ménagères, la seconde se prélasse au soleil tandis que les frères D’Amour font du ski nautique. Dès que Zoé apparaît dans le décor, Jo, qui en pince pour l’un des frères, la regarde avec envie et admiration.

« Quand j’écrivais ces moments où Joséphine réfléchit sur son corps, je me rappelais les beaux moments que j’ai manqués parce que je me privais de m’aimer et d’aimer la vie que j’avais. C’était important pour moi de le verbaliser parce que ça me fâche. Ce qui me fâche aussi, c’est tous ces moments perdus au profit de garçons qui ne me traitaient pas bien. Plutôt que de porter mon attention sur eux, j’aurais pu entretenir mes amitiés. J’ai passé de beaux étés et j’avais de belles amies, mais on perdait notre temps à s’en faire pour les petits gars. Ça me fâche quand je pense à moi quand j’étais ado ! »

Et pourtant, ce n’est pas la colère de la romancière qui s’exprime dans ce roman « jeune adulte » écrit pour tous, plutôt une forme de nostalgie pour cette époque où l’on entre sur la pointe des pieds dans la vie adulte.

« Je suis une fille nostalgique ; chaque fois que je ne vais pas bien, je me replonge dans ces années-là, dans mes journaux intimes, dans la musique, dans les séries et les films que j’écoutais. Pour moi, les étés du début de ma vingtaine, ce sont les plus grands moments d’insouciance, dans le bon sens du terme, que j’ai vécus. J’avais besoin de me replonger dans cette époque-là. Durant la deuxième vague, je trouvais qu’il manquait beaucoup de tendresse, de douceur et légèreté dans nos vies à tous. Je me suis donné la mission d’écrire un livre qui fait du bien, une espèce de baume sans gros drame, sans rien de trop confrontant. »

À propos de sa saison de prédilection, l’autrice de La madrague(Québec Amérique, 2020) poursuit : « Quand je pense à la fin de mon adolescence et au début de ma vie d’adulte, je compte ça en étés. Ma mémoire a effacé les hivers, les automnes et les printemps. Dans mes journaux intimes, j’écrivais plus l’été. L’été pour moi, c’est là que ma vie commence chaque année, c’est le moment où on prend le temps de vivre et de réfléchir à sa vie. J’ai toujours envie d’écrire sur l’été. »

Ode à la jeunesse

À travers ce roman empreint de sensualité, où Joséphine savoure la luxuriance de la nature et l’opulence du manoir D’Amour, Sarah-Maude Beauchesne aborde frontalement le désir féminin. De même que le rejet des étiquettes.

« Quand je pense à cette génération-là, je les envie beaucoup parce que j’aurais aimé ça avoir 20 ans aujourd’hui. Je pense que je suis passée à côté de beaucoup d’opportunités de tendresse parce que j’ai vécu ma jeunesse dans les années 2010 où c’était encore hyperhétéronormatif, le mot “fluidité” n’était pas prononcé, décortiqué, normalisé. Je pense que j’aurais été une jeune femme fluide et, aussi, je me serais évité des interventions malaisantes, voire traumatisantes, avec des hommes parce que je m’acharnais à me dire que j’étais hétéro. Je trouve ça important d’écrire sur cet aspect-là avec une envie saine. »

Quand je pense à la fin de mon adolescence et au début de ma vie d’adulte, je compte ça en étés. Ma mémoire a effacé les hivers, les automnes et les printemps.

Au lac D’Amour distille également une certaine mélancolie. Comme si l’autrice, qui rend un bel hommage aux jeunes d’aujourd’hui, s’inquiétait aussi pour leur avenir.

« On vit avec les changements climatiques, un climat politique qui est super difficile, on remet en question l’avortement de tout bord, tout côté. On leur dompe ça dans leur cour et ça m’angoisse tous les jours ! Quand je parle d’écoanxiété, on me traite de pessimiste, mais je suis juste hyperréaliste et hyperémotive. C’est la même chose pour la condition des femmes : je trouve que l’égalité est encore loin. C’est ce qui me donne envie de créer des personnages qui sont à cheval sur des principes et qui voient la vie telle qu’elle est, mais qui ne s’empêchent pas d’être romantiques. Il y a beaucoup de moi dans ce balancier-là. »

Certes, il y a beaucoup d’elle dans ce roman. Avec plus d’empathie dans le regard sur l’Autre. Plus de profondeur dans la réflexion. De finesse dans l’écriture. C’est encore elle, mais en mieux.

« J’ai eu envie de me rechallenger, de me mettre dans une zone de confort moins pantouflarde. Habituellement, j’écris au “je”, mais là, c’était vraiment important d’avoir une narration différente, d’avoir une langue un petit peu plus posée. Je suis très loin de ces grandes œuvres, mais j’avais envie d’écrire mon Bonjour tristesse ou L’amant, de les réinventer. J’ai envie d’être plus engagée, plus consciente du lecteur ou de la lectrice qui me lit, de parler plus des autres, de sortir de mon nombril. Je suis belle-maman d’une fille de neuf ans ; c’est important pour moi de lui écrire des choses qu’elle va pouvoir lire un jour. Il y a toujours énormément de moi, mais je suis juste plus consciente qu’il n’y a pas que moi qui existe dans le monde ! » conclut la romancière.

 

Au lac D’Amour

Sarah-Maude Beauchesne, La Bagnole, Montréal, 2021, 224 pages

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