Le canon musical classique dans la mire des décolonisateurs

Eric Greene (Richard Nixon) et Julia Sporsén (Pat Nixon) dans une scène de l’opéra «Nixon» en Chine, de John Adams, au Scottish National Opera en février 2020
Photo: James Glossop Eric Greene (Richard Nixon) et Julia Sporsén (Pat Nixon) dans une scène de l’opéra «Nixon» en Chine, de John Adams, au Scottish National Opera en février 2020

La musique classique passe pour un monde calme et feutré, dans lequel la sacralisation artistique de valeurs anciennes bien ancrées fournit un terreau inamovible à des chercheurs, des institutions, des interprètes et des auditeurs plus ou moins passionnés. Or, ce temple, ouvert ou impénétrable selon les préjugés, vacille depuis quelques mois.

Aurait-on pu imaginer une démission fracassante d’un musicologue ? J. P. E. Harper-Scott, professeur émérite d’histoire et de théorie de la musique au Département de musique de Royal Holloway à Londres, a des états de services longs comme le bras. Auteur d’ouvrages sur la musicologie ou sur l’idéologie dans les opéras de Britten, il fut notamment éditeur de la collection « Music in Context » de Cambridge University Press.

À la mi-septembre, J. P. E. Harper-Scott a publié un texte saisissant intitulé « Pourquoi j’ai quitté le monde universitaire ». Constatant au passage que le milieu de la musicologie est « empli de personnes généralement bien intentionnées, mais dans l’ensemble pas courageuses ni prêtes à suivre la vérité là où elle mène », il en arrive au fond du problème : « Je supposais à tort que les universités seraient des lieux critiques, mais elles deviennent de plus en plus dogmatiques. » Il se met alors à disserter sur « un point de vue de plus en plus répandu en musicologie : les œuvres musicales du XIXe siècle sont le produit d’une société impériale. Le canon musical classique doit être décolonisé ».

Attaquer les racines

 

Le 27 mars dernier, le Telegraph de Londres révélait que la célèbre Université d’Oxford se penchait sérieusement sur son cursus d’enseignement musical et que la notation musicale elle-même serait vue comme un « système de représentation colonialiste », selon un membre de son corps professoral.

L’Université d’Oxford contactée par Le Devoir n’a pas donné suite à nos demandes d’entretiens ni de précisions, mais si l’on en croit le très informé quotidien londonien, qui n’a nullement été démenti, des réflexions seraient en cours pour « décoloniser » les cours de premier cycle, en remettant en cause « la complicité avec la suprématie blanche » du programme actuel.

Toujours selon le Telegraph, « les options axées sur le compositeur français Machaut et la dernière décennie de Schubert pourraient être modifiées pour se concentrer sur les “musiques africaines et diasporiques africaines”, les “musiques du monde” et les “musiques populaires” ».

Ces considérations ne sont aucunement isolées. Sur notre continent, le leader de la réflexion sur « la théorie de la musique et le cadre racial blanc » se nomme Philip Ewell, professeur au Hunter College de la City University of New York. Si Ewell se bat fort légitimement pour la reconnaissance de compositeurs tels Joseph Bologne de Saint-George et souligne le tort fait aux compositrices, il le fait en statuant que Beethoven était simplement un « compositeur au-dessus de la moyenne » et que : « Beethoven occupe la place qu’il occupe parce qu’il a été soutenu par les Blancs et les hommes pendant 200 ans, et que les Blancs et les hommes nous ont dit que sa grandeur n’avait rien à voir avec les Blancs et les hommes, sans distinction de race ou de sexe. »

Par ailleurs, pour Ewell, « le terme “maître”, et ses dérivés (masterwork, masterpiece, masterful), comporte des connotations racistes (maître / esclave) et sexistes (maître / maîtresse). En théorie musicale, le terme “chef-d’œuvre” s’applique généralement aux compositions des hommes blancs ».

Pratique musicale et répertoire

 

Comme nous l’avons vu récemment, entre « woke » et « wok », il n’y a qu’une lettre de différence et la musique classique se trouve ainsi lestée de casseroles parfois lourdes à traîner.

Loin d’en rester à des théories ou à des postures universitaires, ces courants infiltrent plusieurs sphères, au point de susciter des réactions concrètes. Le Conseil des arts et des sciences de la ville de Charlotte (ASC) en Caroline du Nord, en février 2021, a présenté des excuses publiques pour avoir, depuis 1958, favorisé huit « organisations blanches, occidentales et eurocentriques », dont l’Orchestre symphonique de Charlotte, l’Opéra de Caroline, le Children’s Theatre of Charlotte et le Charlotte Ballet. « L’ASC a été complice du maintien de pratiques de financement qui élèvent certaines cultures, traditions créatives, identités et formes d’art au-dessus des autres. » Une telle contrition reste à ce jour isolée.

Cela posé, le répertoire et sa représentation sont sur la sellette. Depuis plusieurs années se pose la question du maquillage « blackface », notamment dans Otello ou Aïda, mais au-delà de cette question maintes fois débattue et qui semblait largement réglée, ce sont les œuvres qui sont désormais remises en question.

La Bayadère est un ballet créé à Saint-Pétersbourg en 1877 sur une musique de Léon Minkus par le chorégraphe Marius Petipa. Rudolf Noureïev y fut légendaire comme danseur et chorégraphe. La Bayadère se déroule dans une Inde de carte postale. La reprise du spectacle en avril 2021 à l’Opéra de Paris a provoqué la sortie publique d’un responsable spirituel hindou, Rajan Zed, citoyen américain, accusant l’institution de « promouvoir sans ménagement l’appropriation des traditions, des éléments et des concepts des autres et de ridiculiser des communautés entières ». Estimant que La Bayadère « banalise gravement les traditions religieuses orientales », il demandait son retrait de l’affiche.

L’Opéra de Paris a ignoré ses injonctions et a remis le couvert en programmant une série de représentations en 2022. Par contre, au même moment, l’University of North Carolina School of the Arts choisissait de retirer La Bayadère de son affiche fin avril 2021.

Sous ce prisme, de nombreuses œuvres deviennent à haut risque : harem et esclavage dans le ballet Le corsaire d’Adolphe Adam ou l’opéra L’Italienne à Alger de Rossini ; autre regard façon carte postale sur une Inde fantasmée dans l’opéra Lakmé… Et que faire de Madame Butterfly, asservissement de la femme orientale aux mains du machisme occidental blanc conquérant ?

Parfois, la « cancellation » touche la représentation elle-même. L’opéra Nixon en Chine de John Adams au Scottish National Opera en février 2020 avait été un spectacle admiré. Personne ne s’était offusqué de ce que le rôle de Nixon y était tenu par un excellent chanteur noir. Mais lorsque le spectacle a été en lice pour le prix du meilleur spectacle lyrique en Grande-Bretagne en juin 2021, un baryton et compositeur nommé Julian Chou-Lambert a décrété que trop peu de rôles de Chinois étaient tenus par des Asiatiques dans cette production. Pour un tweet « liké » 81 fois, il n’a fallu que 48 heures pour que l’Opéra d’Écosse retire sa candidature et témoigne de ses « profondes excuses pour l’offense perpétrée ».

Le 16 septembre dernier, on apprenait que 14 musiciens de l’English Touring Opera (ETO) avaient appris qu’ils ne seraient pas réengagés. Leur tort ? Être blancs. L’ETO veut augmenter sa diversité et considère par cette démarche être « conforme aux directives fermes de l’Arts Council, principal bailleur de fonds des tournées de l’ETO, et de la plupart des fonds qui [le] soutiennent ». L’Arts Council a rétorqué qu’il n’avait jamais conseillé à l’ETO de licencier des musiciens. La décision de la direction de l’ETO a également été condamnée par une Musicians Union « consternée ».

Or, il faudra que l’ETO se hâte pour les embauches, car si les réformes passent la rampe à Oxford et font tache d’huile, « les compétences musicales telles que l’apprentissage du clavier ou la direction d’orchestre ne seront plus obligatoires, car le répertoire “structurellement centré sur la musique européenne blanche” cause “une grande détresse aux étudiants de couleur” ».

Jusqu’où tout cela nous mènera-t-il ? La remarque de J. P. E. Harper-Scott sur le peu de courage des universitaires peut sans doute être étendue à la planète musicale lorsqu’on fait la balance entre la contrition-repentance et les voix qui s’élèvent comme celle de Jean-Christophe Maillot, directeur artistique des Ballets de Monte-Carlo, déclarant : « Nous savons comment être politiquement corrects, mais nous sommes en train d’en mourir. »
 

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