«Embrasse»: enquête de beauté

Théodore Pellerin, Anne-Marie Cadieux et Yves Jacques dans «Embrasse», une pièce où certaines répliques s’impriment en nous pour toujours.
Photo: Yves Renaud Théodore Pellerin, Anne-Marie Cadieux et Yves Jacques dans «Embrasse», une pièce où certaines répliques s’impriment en nous pour toujours.

Michel Marc Bouchard signe une nouvelle fable poignante sur l’art et la famille.

« Icitte, toute est made in scrap, made in cheap, made in cochonneries. Icitte, le beau, ça s’enseigne pas. Non, icitte, c’est la contagion du laite pis personne peut y échapper. » Des mots aussi terribles que libérateurs qui sont prononcés par Béatrice, la mère meurtrie de la plus récente pièce de Michel Marc Bouchard, Embrasse, qui tient actuellement l’affiche au TNM.

Dans la peau de cette femme, propriétaire d’un magasin de tissu dans une région tristement dépourvue d’appétit pour la beauté, une femme faite pour plus de passion et d’extravagance et qui espérait plus de frissons et de félicité, Anne-Marie Cadieux est bouleversante, particulièrement habile lorsqu’il s’agit de laisser entrevoir l’espoir qui subsiste sous des dehors spectaculairement acrimonieux.

Malgré la solitude et l’absence de clients, malgré la santé mentale fragile de son fils et les rumeurs de violence domestique à son égard, même malgré le procès qui lui pend au nez pour avoir giflé une femme en plein centre commercial, Béatrice résiste. Si elle tient encore debout, c’est sûrement grâce à son fils, Hugo. « Lui, la beauté, c’est sa survie… Pis lui, c’est la seule beauté qui me reste. » Le jeune homme, dont le recours à l’autodestruction n’a d’égal que son appel salvateur pour la haute couture, est le cœur battant de cette pièce où Bouchard revisite son grand thème, à savoir la rédemption par l’art, en employant ce judicieux mélange de quotidienneté et de drame, de douce fantaisie et de cruelle dérision. Interprétant Hugo, Théodore Pellerin est admirable de conviction, exprimant dans son corps et dans sa voix la férocité de la comédie avec autant d’acuité que celle de la tragédie.

Ses interactions avec le couturier français Yves Saint Laurent, un alter ego campé avec tendresse et truculence par Yves Jacques, permettent d’étayer la psyché du garçon et de mieux comprendre la nature complexe du lien qui l’unit à sa mère, une relation faite de séduction et de rejet, d’admiration et de honte. Il faudra bien qu’Hugo transforme un jour son port d’attache en rampe de lancement…

Quelques scories

Quant aux personnages secondaires, la professeure interprétée par Alice Pascual et le policier incarné par Anglesh Major, il faut reconnaître qu’ils manquent d’étoffe, confinant généralement à l’anecdotique. La plupart de leurs apparitions alourdissent le spectacle, tout comme certains des choix de la metteuse en scène, Eda Holmes, de la surenchère de néons et de tulles, en passant par cette manie de projeter sur le décor les noms des protagonistes en lettres géantes.

Ces quelques scories sont loin d’empêcher la fable de Michel Marc Bouchard de triompher. Certaines répliques, à propos du rapport à la mère, s’impriment en nous pour toujours. « La mère parfaite, elle n’existe pas. Si elle existe, elle n’est faite que d’un ensemble de mauvaises coutures, de fils mal attachés, de plis cachés. La mère parfaite, c’est celle qu’on a condamnée au silence de ses regrets et à l’étouffement de ses colères. »

 

Embrasse

Texte : Michel Marc Bouchard.
Mise en scène : Eda Holmes.
Une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde et du Théâtre Centaur.
Au TNM jusqu’au 24 octobre, puis en tournée au Québec du 5 au 23 novembre.

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