Un livre en cinq minutes?

L'impression à la demande a l'avantage de se servir de la technologie numérique, tout en continuant de faire circuler le livre en papier, encore largement privilégié, même dans les pays en développement. 
Photo: Leon Neal Agence France-Presse L'impression à la demande a l'avantage de se servir de la technologie numérique, tout en continuant de faire circuler le livre en papier, encore largement privilégié, même dans les pays en développement. 

Lorsque l’auteur d’origine sénégalaise David Diop s’est retrouvé sur la liste des finalistes du prix Goncourt, aucun de ses livres n’était en vente dans les librairies de Dakar.

Or, avec l’impression à la demande, une technique embryonnaire prometteuse, des centaines d’exemplaires auraient pu être produits sur place en un temps record.

Concrètement, un tel scénario aurait demandé que les éditions du Seuil, qui publient David Diop, aient donné leur approbation et qu’Abdoulaye Diallo, éditeur aux éditions L’Harmattan Sénégal et gestionnaire principal d’ILP Groupe — la première maison d’impression numérique à la demande en Afrique —, en imprime des centaines d’exemplaires directement au Sénégal pour les envoyer aux libraires.

L’impression à la demande fait partie des nombreuses avenues envisagées pour remédier aux énormes problèmes liés au transport et au stockage de livres. Cette approche a l’avantage de se servir de la technologie numérique, tout en continuant de faire circuler le livre papier, encore largement privilégié, même dans les pays en développement.

« Là où il y a des livres ou des bibliothèques, les résultats des élèves sont améliorés. C’est un constat objectif, issu d’une évaluation », raconte Fatimata Ba Diallo, responsable du pôle Politiques éducatives à la Conférence des ministres de l’Éducation des États et gouvernements de la Francophonie, qui participait aux États généraux du livre en langue française dans le monde, événement qui a eu lieu cette semaine à Tunis. Durant la pandémie, le numérique a largement été utilisé par les écoles, notamment l’application mobile de messagerie WhatsApp, pour fournir des cours à distance. Mais dans certaines régions d’Afrique, il n’y a ni réseau cellulaire ni même l’électricité, poursuit-elle, en indiquant que l’énergie solaire a un bon potentiel de développement en Afrique. « Même si tu as le téléphone, s’il n’y a pas d’électricité, l’accès est limité », dit-elle, ajoutant que l’essor du livre numérique pourrait plutôt améliorer l’accès au livre papier.

De la France au Sénégal, les livres mettent de 60 à 80 jours à arriver par bateau, et 30 jours par avion. Et non seulement les envois par bateau et par avion sont lents, mais ils exigent des quantités minimales costaudes, ce qui génère des problèmes de gestion des stocks.

Moins d’énergie utilisée

Bien que le livre numérique lui-même ne soulève pas encore d’enthousiasme généralisé dans le milieu du livre papier, l’impression à la demande permet de rapprocher le livre de son lecteur.

À Tunis, les représentants de Gutenberg Co, un imprimeur basé à Nevers en France, multipliaient les contacts pour présenter leur nouvelle machine d’impression à la demande, conçue pour être installée directement chez le libraire. Le premier exemplaire de cette machine est d’ailleurs déjà installé à la librairie L’Harmattan, à Paris. Étienne Rosenstiehl, directeur général de Gutenberg Co, assure qu’on peut y imprimer un livre en cinq minutes, exactement dans le format conçu par l’éditeur. Le papier, qui est fourni par l’entreprise, est 100 % recyclé et recyclable, et la technologie au jet d’encre plutôt qu’au laser utilise 70 % moins d’énergie. Selon ses concepteurs, la machine peut imprimer des livres de 30 à 800 pages, dans des formats très différents. La compagnie entend se concentrer d’abord sur le « livre noir », soit le livre de littérature, mais n’exclut pas d’y intégrer de la couleur.

« On ne fait pas de beaux livres », précise cependant Étienne Rosenstiehl.

Le groupe s’est inspiré du modèle de l’Espresso Book Machine, un système d’impression à la demande qui a circulé aux États-Unis sans faire de véritable percée sur le marché.

Selon la formule proposée par Gutenberg & Co, les éditeurs fournissent le fichier à l’entreprise, qui le garde en sécurité, et les libraires peuvent en faire l’impression sur demande. La méthode est particulièrement avantageuse pour éviter le stockage de livres plus anciens et de livres à faible circulation.

Des éditeurs réticents

Plusieurs éditeurs demeurent toutefois réticents à utiliser cette technologie. Chez Gallimard, par exemple, on a déjà signifié être trop attaché à la facture des livres imprimés de façon traditionnelle pour emprunter cette voie.

Le carton des couvertures crème, tellement typique des éditions Gallimard, est à l’état naturel, et ne peut pas vraiment être reproduit à l’impression. Pascal Lenoir, directeur de la production à la maison d’édition française et participant aux États généraux, a aussi souligné les éventuels problèmes liés à l’usage de l’encre, qui peut être toxique lorsque mal utilisée.

Ceci étant dit, Gutenberg & Co a déjà signé un contrat avec le groupe Humensis, qui réunit notamment les maisons d’édition Belin et Presses universitaires de France. Humensis et L’Harmattan ont d’ailleurs la particularité d’être à la fois éditeurs et libraires.

Parallèlement, d’autres réseaux de livres numériques se développent. C’est le cas de YouScribe, une plateforme qui veut faire circuler le livre numérique un peu comme YouTube fait circuler des vidéos. Des auteurs peuvent d’ailleurs y publier leurs propres textes, sans passer par un éditeur, et être rémunérés selon le nombre de pages lues par les utilisateurs.

Notre journaliste était l’invitée des États généraux du livre en langue française dans le monde.

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