Alain Farah, briser le cycle

Toujours drôle, en parfaite maîtrise, c’est d’une certaine façon un Alain Farah plus audacieux que jamais qui se présente à nous, mais moins frimeur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Toujours drôle, en parfaite maîtrise, c’est d’une certaine façon un Alain Farah plus audacieux que jamais qui se présente à nous, mais moins frimeur.

C’est un « roman familial » en forme de gros cocktail sucré, où se mélangent la maladie, l’amitié et le deuil, le cœur du frère André et Le seigneur des anneaux, la vraie recette du foul, une enfance houleuse vécue dans le Petit Liban de Montréal. Et de vraies histoires d’amour et de mort. Huit ans après Pourquoi Bologne, Alain Farah apparaît une fois encore là où on ne l’attendait pas. Rencontre.

Un vrai gros roman de plus de 500 pages. Une épopée intime faite de larmes et de rires, de cris et de dérapages contrôlés. Si Alain Farah — ou l’un de ses nombreux avatars — est toujours aux commandes, ce n’est plus cette fois en tant que pilote d’ovni, mais plutôt comme simple passager.

Un passager tourneboulé, comme les lecteurs, le temps d’une journée folle qui nous fait voyager, à cycle indélicat, à travers le temps et l’espace. « C’est un livre plus accessible que les précédents », reconnaît Alain Farah, 42 ans, donnant l’impression de poursuivre, par téléphone, une conversation amorcée huit ans plus tôt, tout juste avant la sortie de Pourquoi Bologne (Le Quartanier).

Un livre avec lequel il avait cru en 2013 avoir trouvé une sorte de système, un truc qu’il pourrait refaire, à la manière d’un magicien. Une impression, raconte-t-il, qui heurtait de plein fouet son éthique d’écrivain. « C’est paradoxal et je ne vais pas me faire d’amis en le disant, mais je crois foncièrement qu’on n’a pas besoin d’un livre de plus, dit-il. Après Pourquoi Bologne, je me suis mis au travail pour essayer de faire autre chose et je me suis demandé : “Qu’est-ce qui serait le plus dur ou le plus improbable pour moi ? Qu’est-ce qui me ferait mal ?” Et l’idée m’est venue de voir ce que ça serait de faire, entre guillemets, un vrai roman. »

Mille secrets mille dangers est une journée dans la vie d’un homme (Alain Farah), un fou de littérature qui publie, selon son cousin Édouard, mécanicien, des « romans que personne lit sauf trois-quatre weirdos ». La journée de son mariage, le 7 juillet 2007, passée au hachoir de la fiction (quand même), alors que toute ressemblance avec la réalité n’est peut-être pas toujours le fruit du hasard.

Fils d’immigrants égyptiens d’origine libanaise chrétienne, l’homme de 28 ans qui s’apprête à épouser la femme de sa vie (rencontrée grâce à sa meilleure amie, Myriam, décédée d’un cancer du sein en 2015), est atteint depuis l’adolescence, comme son père avant lui, d’une grave maladie auto-immune.

Naissance, divorce, guerre entre ses parents, première peine d’amour, mariage, Mille secrets mille dangers est une éducation sentimentale qui se déroule pour l’essentiel entre 1996 et 2007. Le titre, lui, renvoie au seul livre présent dans la maison durant son enfance, le dictionnaire médical Reader’s Digest de sa mère, Votre corps : mille secrets, mille dangers.

Extrait de «Mille secrets mille dangers»

« Les mots tourbillonnaient dans ma tête, perdant un peu de leur sens à chaque tour. Égyptien pure laine. Québécois pur foul. Libanais par le mauvais oeil, Montréalais du Petit Liban. Arabe de culture. Phénicien par l’ADN, Chawam des deux côtés, maronite par Dieu. Levantin dans le silence de l’hiver. »

 

Nudité frontale

Huit ans sans publier, c’est long, avoue Alain Farah. De quoi nourrir le sentiment d’insécurité chez ce grand anxieux qui, comme beaucoup de gens affectés par la maladie, est depuis longtemps habité par un fort sentiment d’urgence.

Matamore no 29 (Le Quartanier, 2008), son premier roman, était une complexe machine à explorer les possibles, à travers laquelle tout ce qui est simple devenait compliqué (ou peut-être est-ce l’inverse). On n’avait encore rien vu. Pourquoi Bologne, son deuxième roman, l’avait sacré comme une sorte de chef de file de l’avant-garde littéraire québécoise, docteur ès jeux narratifs complexes.

Toujours drôle, en parfaite maîtrise, c’est d’une certaine façon un Alain Farah plus audacieux que jamais qui se présente à nous, mais moins frimeur, mettant la pédale douce sur l’esbroufe et les fanfaronnades.

Professeur à l’Université McGill, où il enseigne depuis 2009 la littérature française contemporaine et la création littéraire, ses chroniques épicées à l’émission Plus on est de fous plus on lit depuis 2011 lui ont valu une certaine cote d’amour auprès du public de la Première Chaîne de Radio-Canada.

« Les choses sont frontales cette fois, parce qu’elles ne sont plus cryptées, et que je ne suis plus dans une forme d’évitement par rapport à ce dont je n’avais pas envie de parler. Comme la maladie, le divorce de mes parents, et surtout, surtout, surtout, mon rapport à mon identité, le fait d’être le fils d’immigrants. »

« Mais ce n’est pas quand on comprend plus qu’on a résolu les mystères, s’empresse d’ajouter Alain Farah. Et j’espère malgré tout qu’il y a du mystère dans ce livre-là, même s’il est plus frontal. Ce qui me fait un peu peur, c’est que l’élaboration ne soit pas perçue. » C’est la raison pour laquelle, explique-t-il, il a hésité pendant longtemps à faire ce livre, craignant une lecture facile du type : bas les masques, Alain Farah raconte sa vie et révèle tout. « Bonne chance », lance-t-il en riant à ceux qui seront tentés de prendre ce raccourci.

Il reste que parmi les références cryptées, on retrouve au cœur du roman un clin d’œil appuyé à Ulysse, le chef-d’œuvre de James Joyce, récit des pérégrinations d’un personnage à travers Dublin le 16 juin 1904 — et la couleur verte de la couverture est un hommage à l’écrivain irlandais. Un livre qu’Alain Farah admet avoir lu trois fois, et dont il a déjà dit qu’il avait changé sa vie. « Stephen Dedalus, c’est moi », lance-t-il le plus sérieusement du monde, tout en payant sa dette à Joyce.

Une journée dans la vie de Youssef Charbel Safi Farah

Dans Mille secrets mille dangers, arrivé à son mariage à l’oratoire Saint-Joseph dans la remorqueuse de son cousin, cintré dans un smoking de location face à l’autel, c’est un Alain Farah stupéfait qui va découvrir que son véritable nom est… Youssef Charbel Safi Farah. Pour Yolande, sa mère, ce n’est qu’un détail : « Il y a plein de gens qui ne connaissent pas leur vrai nom. Tout le monde a un nom arabe et un nom français ! »

On a un peu l’impression d’une sorte de coming out moyen-oriental. « Ça m’a pris beaucoup d’années pour comprendre que je m’étais blanchi, que, dans un sens, toute ma vie avait été une entreprise de white washing, comme mon père qui, dans sa propre trajectoire, avait eu la ruse ou le réflexe de toujours s’identifier aux espaces de pouvoir. Et c’est vraiment en faisant ce livre que je m’en suis rendu compte, parce que beaucoup des souvenirs qui resurgissaient étaient liés à une forme de honte. » La honte, en particulier, de ne pas pouvoir prétendre aux mêmes choses que les gamins qu’il fréquentait dans le collège privé catholique où il a fait son secondaire.

Mais l’arabité, qu’elle soit source de honte ou de fierté, peut être aussi dans le roman prétexte à des réflexions beaucoup plus « sérieuses », notamment lorsque les deux cousins s’obstinent à propos de la recette du véritable foul (un plat d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à base de fèves gourganes).

Ça m’a pris beaucoup d’années pour comprendre que je m’étais blanchi, que, dans un sens, toute ma vie avait été une entreprise de white washing.

 

Déjouer le destin — ce qu’en arabe on appelle le mektoub —, tenir à distance le « mauvais œil », mettre en sourdine la religion et les superstitions, repousser pour de bon les mauvais génies dans leurs fioles. Briser le cycle des malédictions. Avec beaucoup d’amour et de vitalité — et un peu de psychanalyse —, briser le cycle des croyances, des violences, de la maladie. Mettre un nom sur les atavismes familiaux pour peut-être mieux les neutraliser.

À travers Mille secrets mille dangers, surtout, Alain Farah revendique la nécessité de s’inventer une forme et un destin, d’écrire son propre livre. Roman des origines, oui, mais aussi origines du roman (allusion bien assumée à l’essayiste Marthe Robert), il voit ce troisième roman comme un livre d’émancipation, au sens le plus large possible.

Des questions riches et lourdes, en somme, enchâssées dans un roman aussi émouvant que trépidant, traversé d’un bout à l’autre — on ne se refait pas — par un solide sens de l’humour.

Alain Farah y voit une forme de courtoisie envers son lecteur. « L’autodérision, explique-t-il, c’est la sortie du pathos, la capacité pour moi de reconnaître que ce n’est pas si pire, et que de toute façon, on va finir par crever. C’est une façon pour moi de dire au lecteur : “je suis avec toi, je ne crois pas vraiment à tout ça.” Même si ça n’enlève pas la souffrance ou le ridicule. En un sens, j’ai l’impression que le livre finit par produire de la santé. »

 

Mille secrets mille dangers

Alain Farah, Le Quartanier, Montréal, 2021, 512 pages



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