Momenta: la nature là où vous ne l’attendez pas

Eve Tagny, Of Roses [how to embody the layers of time] (détail), 2021. Vous ne verrez plus les roses de la même façon grâce à l’œuvre remarquable de la Montréalaise Eve Tagny.
Jean-Michael Seminaro Eve Tagny, Of Roses [how to embody the layers of time] (détail), 2021. Vous ne verrez plus les roses de la même façon grâce à l’œuvre remarquable de la Montréalaise Eve Tagny.

Les catastrophes naturelles auraient-elles le pouvoir de poursuivre leurs effets destructeurs une fois en images ? C’est une des idées soulevées par Beatriz Santiago Muñoz lors d’une discussion tenue en ligne dans le cadre de Momenta. De Porto Rico, l’artiste fait partie, avec 50 autres, de la 17e édition de cette biennale en cours qui oriente l’attention sur nos liens avec la nature, ou les mondes non humains. « Quand la nature ressent », suggère d’emblée le thème de cette édition.

Les œuvres de Santiago Muñoz sont loin des images romancées de ruines. Dans sa saisissante installation vidéo Gosila (2018), à la galerie Leonard Bina Ellen où elle expose en solo, l’artiste fait découvrir son île dévastée par de violents ouragans en 2017. La crise des changements climatiques se manifeste ici de plein fouet, une vulnérabilité exacerbée par la situation de ce territoire marqué par le capitalisme raciste, colonialiste et extractiviste.

Sa caméra s’attarde aux signes de vie qui résistent au moyen d’images précaires, fébriles, voire incertaines. Ce sont des stratégies de création pour l’artiste qui veut faire connaître sa réalité sans l’instrumentaliser, ce que le commerce des images pourrait au contraire rechercher, reproduisant une forme de domination et d’exploitation. Dans l’installation Binaural (2019), magistrale sans tomber dans la carte postale, l’artiste a pris soin de développer les films avec des teintures végétales de plantes locales.

Critiquer le regard

En abordant la nature, cette biennale de l’image pose la question cruciale de sa représentation, qui fut longtemps dans l’art occidental gouverné par la vision et domestiqué dans les paysages. La remise en question de cette tradition réduisant la nature en chose passive, déjà radicalement critiquée par les idées féministes et postmodernistes, s’anime d’un autre souffle. Il vient des Autochtones, des personnes noires, de couleur, trans ou non binaires, dont les traditions et les revendications valorisent d’autres formes de contacts avec la nature. Avec à-propos, l’événement leur fait une large place.

Photo: Jean-Michel Seminaro Vue de l'exposition «Diffraction. De la lumière et du territoire (détail)», présentée au centre Optica dans le cadre de Momenta 2021.

Cette biennale exige de s’ouvrir à maintes références culturelles et croyances dont les codes parfois hermétiques révèlent les espaces à franchir pour se rapprocher des autres, but poursuivi par l’événement. Y parvient-il ? Oui, dans l’ensemble, en créant des rencontres inédites et nécessaires, tant pour ce qui est de reconnaître l’état critique de la planète que de rechercher la justice sociale dans le partage des lieux et des pouvoirs.

D’une exposition à l’autre — la ville en est constellée de 15 —, les œuvres multiplient les façons ingénieuses d’aborder la nature, révélant des savoirs et des modes de sensibilité ignorés. Au lieu d’être posée comme une extériorité à l’humain, elle y apparaît comme un construit mutuellement engageant, effaçant les oppositions nature-culture.

Du jardin à la galerie

Emblématique, la BUSH Gallery, entité collective et nomade d’artistes autochtones, occupe le centre Optica de ses créations militantes. Lumière et matières végétales ont sécrété les œuvres ainsi liées à leur contexte de création, une terre familiale dans la réserve de Neskonlith. Un manifeste au mur scande d’ailleurs les principes de ce groupe auxquels le public aura pu s’initier lors d’un atelier éducatif, un volet bichonné par Momenta qui offre plusieurs activités, intégrant d’autres artistes de proximité.

C’est ainsi que, en plus d’une visite sonore de la friche du Champ des possibles dans Mile-End, l’artiste Jamie Ross partage un peu de son jardin cultivé dans Villeray en offrant des infusions aux propriétés calmantes à la Galerie de l’UQAM, prélude sensé à l’expo de groupe De la terre.

Mêlant fiction et recherches avisées, les installations, par moments trop à l’étroit dans la galerie universitaire, décortiquent la marchandisation de la nature. Vous ne verrez plus les roses de la même façon grâce à l’œuvre remarquable de la Montréalaise Eve Tagny. L’installation exhale de la fleur les récits de sa commercialisation et de sa cristallisation en symboles aux ramifications en apparence infinies. Vidéo, sculpture et corps en action réveillent subtilement les archives et les gestes de la rosiculture. Le jardin floral y perd son innocence, dans l’angle entre autres d’un œil féministe.

Parts invisibles

Le centre Vox accueille une autre des expos de groupe qui, elle, sonde l’imaginaire des océans. Les apports scientifiques teintent plusieurs des projets qui empruntent franchement les voies de l’interdisciplinarité pour aborder tantôt les carottes de glace, tantôt des microalgues millénaires.

Chez Maryse Goudreau, l’investigation se déplace en Arctique à l’écoute des baleines dans une vidéo complétée par une sorte de mausolée, réunissant des images et des figures du mammifère menacé. Le sonambiant d’une œuvre voisine nuit cependant à l’ambiance feutrée qui aurait dû inviter au recueillement.

À part quelques irritants de cet acabit, les expos se distinguent par le soin apporté au montage. Chacune d’ailleurs s’arrime avec cohérence aux lieux de diffusion, ces partenaires sur qui Momenta peut compter, y compris le Musée McCord et le MBAM. On y trouve, respectivement, les œuvres fort réussies de Caroline Monnet en duo avec Laura Ortman, et d’Anne Duk Hee Jordan. Même le public présent pour une autre raison ne pourra pas résister à l’expérience immersive de leurs installations.

Si, rendu là, cette biennale n’a pas réussi à vous faire sentir et ressentir, analyser loin des a priori, il faudra aller à la galerie B-312. Le travail de Chloë Lum et de Yannick Desranleau, de Montréal, y revisite l’univers de Clarice Lispector dans une comédie musicale aussi jouissive que percutante.

 

TEIONHENKWEN Soutiens de la vie

Sur le terrain de la Grande Bibliothèque, un jardin en pots à l’air bien seul. Il n’en est rien. Plusieurs vies transitent dans cette oeuvre de l’ethnobotaniste vancouvéroise T’uy’t’tanat-Cease Wyss, avec l’aide des artistes Silverbear et Joce Two Crows Tremblay. Les communautés de Kahnawake et de Kanesatake y ont contribué aussi, ralliant les plants comme les savoirs des ancêtres. Symboliquement, c’est, pour les Autochtones, un peu de souveraineté retrouvée sur ce territoire non cédé. À venir, un film de la cinéaste Mélanie O’Bomsawin promet d’éclairer les racines de ce projet.

Quand la nature ressent

Momenta 2021. Divers lieux à Montréal. Jusqu’au 24 octobre.



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