Des artistes pris de court par les angles morts de Quand l’art prend l’air

Le Cirque  Barcode,  avec son projet Branché qui  a été présenté cet été, est  l’un des quelque 80 projets  subventionnés du programme Quand l’art prend l’air, du Conseil des arts de Montréal.
Valérian Mazataud Le Devoir Le Cirque Barcode, avec son projet Branché qui a été présenté cet été, est l’un des quelque 80 projets subventionnés du programme Quand l’art prend l’air, du Conseil des arts de Montréal.

Pensé en plein confinement au printemps 2020 pour aider directement les artistes montréalais, le programme Quand l’art prend l’air, du Conseil des arts de Montréal (CAM), continue un an plus tard de porter des angles morts qui insécurisent des artistes participants. Certains ont appris comme « une mauvaise surprise » lors de l’acceptation de leur projet qu’ils devaient devenir aussi diffuseurs-producteurs, et trouver eux-mêmes des lieux privés pour jouer ou s’exposer s’ils voulaient recevoir le financement demandé.

L’appel de projets artistiques pour 2021 lancé par le CAM était clair : « Les projets retenus devront être autonomes, autoproduits et avoir lieu entre le 24 juin et le 31 décembre 2021. Ils seront jumelés à un maximum de trois lieux non traditionnels de présentation ciblés par les diffuseurs municipaux, tels qu’un espace extérieur privé ou public ou dans une vitrine de commerce donnant sur l’extérieur. »

Or, sur les 84 projets soutenus cette année, 29 sont réalisés dans des lieux privés. Ceux-là n’ont pas été jumelés à des lieux comme promis, et les artistes ont dû devenir, contrairement à ce qui avait été annoncé, diffuseurs-producteurs. Ils ont dû trouver le lieu, négocier les ententes, encadrer le contexte de représentations. Pour certains de ces projets, les artistes étaient heureux de relever le défi, comme le précise Hugo Couturier, directeur des communications au CAM.

Pour d’autres, dont Le Devoir a recueilli le témoignage, cette charge supplémentaire est apparue comme « une mauvaise surprise » dans « une année déjà très difficile ». Ces artistes ont accepté de partager leur expérience confidentiellement, par crainte de voir s’amenuiser leurs chances ultérieures d’être soutenues par le CAM.

Parmi les exemples récoltés, un de ces artistes explique avoir appris le 10 juin qu’il devait trouver deux lieux de diffusion avant la date limite du 31 juillet fixée par le CAM. Un délai très court, et en période estivale, et en pandémie. Un autre artiste a rapporté une confusion lorsqu’il a voulu s’informer des conditions d’annulation pour cause de canicule : même s’il était techniquement diffuseur, le CAM lui a répondu que la politique d’annulation relevait du « lieu hôte de diffusion ».

Critiques et adaptation

Des bémols qui ont surpris le CAM même. « On commence à recevoir les rapports de fin de programme, et c’est extrêmement positif dans la majorité des feedbacks », a précisé la directrice des initiatives territoriales et des services aux clientèles, Paule Beaudry. Sept rapports de fin de projets par les artistes avaient été reçus au moment d’écrire ces lignes. Le CAM en a cité des exemples de commentaires élogieux, mais Le Devoir n’a pas eu accès aux rapports complets. Le financement versé aux artistes, a précisé Mme Beaudry, a été « extrêmement généreux et tenait compte du niveau de difficulté de présentation. »

Pour les 29 projets réalisés dans des lieux privés, la grande majorité a vu l’aide financière demandée être majorée de 15 % pour compenser les démarches auprès des partenaires privés. Treize projets sont réalisés de façon hybride, avec des représentations auprès de partenaires municipaux et d’autres auprès de partenaires privés.

En 2021, pour la deuxième année de Quand l’art prend l’air, « avec l’expérience, on s’est dit qu’on allait travailler davantage avec les diffuseurs municipaux [qu’en 2019], explique Mme Beaudry. On a limité le nombre de représentations à trois [par projet artistique] avec un financement adéquat en fonction du niveau de difficulté des projets. Il y a eu le comité de sélection qui a recommandé un certain nombre de projets. À l’étape du choix par les diffuseurs, ils n’avaient pas la capacité de prendre l’ensemble des recommandations faites par le comité. » Pourquoi ? Avait-on accepté trop de projets, pour aider les artistes, pour ce qui était réalisable ? « Non », répond Mme Beaudry.

« Depuis un an, on s’adapte, on écoute, on ne veut pas être rigide dans les mesures qu’on met en place, poursuit-elle. Ça a de très bons côtés. Et parfois ça fait qu’il y a des angles morts qu’on ne voit pas venir : dans les choix qui restaient, pas sélectionnés par manque de place, il y avait des artistes qui avaient indiqué qu’ils n’avaient pas besoin d’être diffusés par des diffuseurs municipaux et qui avaient déjà identifié des lieux privés pour présenter. Mais peut-être qu’il y a eu sous-évaluation de certaines démarches. »

Ententes floues

Plus tard dans la conversation, Mme Beaudry revient « à la situation où le choix, c’était qu’on retienne seulement les projets capables d’être jumelés à des diffuseurs et d’abandonner les autres. On a décidé d’honorer notre engagement tel qu’il était fait dans le programme, en proposant aux autres de trouver des lieux privés pour réaliser leur spectacle et recevoir leurs financements. Dans cette bonne volonté, on n’a peut-être pas compris que c’était plus dur pour certains organismes et artistes de négocier… Mais est-ce que vous êtes en train de me dire que les ententes ont été difficiles à négocier avec les diffuseurs ? »

Certaines ententes, selon les informations recueillies par Le Devoir, ont été faites seulement verbalement, en laissant des flous sur le contexte professionnel des représentations, les possibilités d’annulation et les responsabilités des différentes parties. « OK , soupire Mme Beaudry. J’entends. C’est sûr que s’il y a lieu, on va ajuster. Et on a fait une erreur : la lettre d’acceptation qu’on a envoyée n’a aucune nuance. Elle aurait dû en avoir beaucoup plus, je suis d’accord. »

En 2021, le budget de 800 000 $ du programme Quand l’art prend l’air a permis de soutenir 41 organismes artistiques, 29 collectifs et 14 artistes. Ce sont 285 projets qui ont été proposés cette année. Deux cent vingt représentations seront données — elles peuvent courir encore jusqu’à la fin de l’année —, 133 dans des lieux publics et 87 dans des lieux privés.

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