Patrice Michaud, par la longue route

«Grand voyage désorganisé», sans jamais évoquer la pandémie, est l’album qui en parle le mieux, l’album de l’avant et de l’après, un état des lieux pas barbant.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «Grand voyage désorganisé», sans jamais évoquer la pandémie, est l’album qui en parle le mieux, l’album de l’avant et de l’après, un état des lieux pas barbant.

Le 11 juillet 2018. Ça semble si loin. Un autre temps, un autre monde. Au Festival d’été de Québec, Patrice Michaud triomphait, comblant de joie une foule fêtarde et bon enfant, des gens de tous âges, trop heureux d’acclamer leur bon gars préféré, fils prodigue de Cap-Chat. « Eille ! avait-il crié à ses parents, de la scène. Votre gars est sur les Plaines ! » Souvenir d’un soir extatique, royale porte d’entrée de la conversation téléphonique. On est le 14 septembre 2021. Grand voyage désorganisé, le quatrième album de Patrice Michaud, est lancé dans quelques jours aux ateliers Jean-Brillant, et diffusé dans quelques milliers de chaumières en direct de sa chaîne YouTube. Autre temps, autre monde.

L'album «Grand voyage désorganisé» de Patrice Michaud

Le chanteur en rajoute. Moments marquants. « Quinze minutes avant que la shop ferme, je faisais mon show symphonique avec l’OSQ, la quintessence du y’a-du-monde-à-messe, mes plus gros spectacles à vie avec une trâlée d’humains sur scène avec moi. Je vivais une sorte de summum personnel, et aussi une griserie collective. J’essaie de me faire à l’idée, même si je suis assez positif de nature, que ce ne sera plus… comme ça. »

Il s’empresse de relativiser. Ce n’est pas chez lui une préoccupation de tous les instants. Tant s’en faut. « En même temps, je joue à l’autruche, en sachant que je joue à l’autruche. Je pense aux spectacles qui s’en viennent, dont les billets sont vendus, et je suis absolument heureux de présenter un album dont le sujet n’est pas la pandémie. »

Écrire, écrire, écrire

Voilà, c’est dit. Le grand gaillard s’en est plutôt bien sorti (et le sait), la participation à Star Académie n’a pas nui (il le sait aussi). Et surtout, bien avant que sonne l’hallali, Patrice Michaud avait entrepris de prendre son temps pour la suite de son beau bâti. « Moi, je pars toujours de l’écriture, des mots, du propos. Mais cette fois, j’ai été plus systématique dans le processus. Je me suis lancé un défi. J’ai appelé ça mes “365 jours de nuit”. Entre novembre 2018 et novembre 2019, j’ai écrit quotidiennement. Pas un album, pas même des chansons. Simplement : écrire. Dans tout ça, il y avait de la matière à chanson, à poésie, à monologue, à histoires pour enfants. Ce qui sortait, sans destination a priori. »

Dans Origami, une chanson qui parle du repli sur soi, il y a ces lignes plus que parlantes : « Toi, tu vois des montagnes à chaque colline / Tu cherches à retourner dans ta boîte d’origine. » Nombreux sont celles et ceux qui reconnaîtront leur portrait en pied. S’astreindre à une séance de ponte journalière leur semblerait une cordillère des Andes sans fin ni point à la ligne.

« C’était pas si dur, je savais que c’était une bonne idée, que ça allait me servir. Ça ressemble plus au type qui court son p’tit deux-trois kilomètres par jour. » Comprendre : ça aère les rimes, ça assouplit le verbe. « Et après ça, avec mes fidèles amis de musique, on a été au studio d’Alex McMahon. On rentre là, et j’ai pas de tounes. J’ai des licks de guitare, des bouts de mélodies, des beats, des accroches… et mon année de cahiers d’écriture. On est là pour explorer. Sans pression. On n’est pas là pour faire un disque.  »

Moi, je pars toujours de l’écriture, des mots, du propos. Mais cette fois, j’ai été plus systématique dans le processus. Je me suis lancé un défi. J’ai appelé ça mes “365 jours de nuit”.

Ensemble et séparément

Et il arriva ce qu’il n’imaginait pas et que vous devinez : en trois jours, les pousses d’au moins cinq chansons, mine de rien, ont germé. « La base de ce qui va devenir Golden Record, Je t’aime quand je mens, La grande évasion, À qui l’aura, Un point bleu pâle… Et deux de plus qui n’ont pas abouti. Là, ça devient clair qu’il faut continuer de la même façon. »

Seulement voilà : du jour au lendemain, confinement, couvre-feu, on enferme séparément veaux, vaches, cochons. Et tant pis pour les couvées. « Je me retrouve en Gaspésie dans un chalet, sans Internet. Je me pimpe un forfait cellulaire maximal. Et puis le travail se poursuit, à distance. Chacun chez soi. Simon Pedneault fait des guitares à Québec, Marc Chartrain fait des tom-tom dans son sous-sol à Stoneham, on dirait que c’est Phil Collins qui les a faits…  »

Le constat consterne presque, après la session miraculeuse : eh oui, ça se peut. Et c’est même bon. Tout aussi bon. On en vient même à penser que tout ce « grand voyage désorganisé » était nécessaire pour en arriver à un album aussi cohérent, aussi irrésistiblement pop-rock. Un peu comme la galère des sessions d’enregistrement de Paul McCartney au Lagos en 1973, ponctuée d’agression à la pointe d’un couteau, de démos perdus, de météo exécrable et d’ennuis de santé, donna naissance à Band on the Run. « Ça oblige à composer avec la situation, l’effort de tout mettre ensemble est peut-être plus grand : le fait est qu’on est sortis de notre aventure avec un album pas mal à notre goût. » Nous itou.

La réussite et la suite

Amplifions : c’est le meilleur disque de Patrice Michaud. Autant l’album est une suite de refrains idéalement pop-rock (au sens 1973-1979 du terme, très Elton John, Bill Withers et Bruce Springsteen), autant il se déroule comme une histoire des rapports humains, où l’on part d’un couple d’amoureux dans la chanson intitulée 1977 pour en arriver au monde de maintenant dans Vous êtes ici (« J’ai l’âge du bronze / L’âge du bronzage / Pas toujours eu la tête au-dessus du cou / Depuis l’invention de la roue »), et ainsi de suite jusqu’à l’appel de l’infini dans Un point bleu pâle, titre inspiré par l’astronome Carl Sagan.

Grand voyage désorganisé, sans jamais évoquer la pandémie, est l’album qui en parle le mieux, l’album de l’avant et de l’après, un état des lieux pas barbant, alignant des refrains qui se chanteront fort dans les concerts quand le moment viendra. Pour les multitudes ?

On verra. Patrice Michaud y croit. « Je suis comme ça. Je ne veux pas miner mon bonheur. » Il est là, nous sommes là, et le « point bleu pâle » est encore visible de très, très loin : « Encore longtemps, / habiter la maison. / La seule que nous ayons. / C’est une terre rare qui nourrit la machine, / un canari perdu dans le fond de la mine. / Mais qui chante encore. »

Grand voyage désorganisé

Patrice Michaud, La Maison fauve/Universal. ​À paraître le 24 septembre.



À voir en vidéo