Le patrimoine «monté sur des roulettes»

La maison de l’homme politique et collectionneur Paul Gouin, construite dans les années 1930 par les soins du réputé architecte Marcel Parizeau, a été tassée dans un coin de sa propriété d’origine pour céder le terrain à un projet immobilier.
Jean-François Nadeau Le Devoir La maison de l’homme politique et collectionneur Paul Gouin, construite dans les années 1930 par les soins du réputé architecte Marcel Parizeau, a été tassée dans un coin de sa propriété d’origine pour céder le terrain à un projet immobilier.

Située en bordure du fleuve, la municipalité de Saint-Sulpice, non loin de Repentigny, a autorisé le déplacement de la maison Paul-Gouin afin de permettre le lotissement pour un développement immobilier sur l’espace occupé jusque-là par cette propriété de l’ancien allié de Maurice Duplessis.

« On se demande un peu qui était ce monsieur Mercier-Gouin », explique Daniel Cousineau, directeur des services de la Ville de Saint-Sulpice. « Mais quand on cherche un peu, on voit que c’était un défenseur du patrimoine. Ça aurait été mal vu de la démolir », dit l’officier de la municipalité, parlant de cette maison et pour expliquer la décision, finalement, de ne pas accepter sa démolition, mais de la reléguer dans un coin, à proximité de demeures récentes. « La maison reste sur la même propriété, pour l’instant », ajoute-t-il, tout en confirmant qu’un important projet d’ensemble résidentiel est en cours.

Cinq maisons occuperont à terme l’emplacement où trônait en majesté, depuis les années 1930, la résidence de cet homme politique important, par ailleurs fils du premier ministre Lomer Gouin et petit-fils du premier ministre Honoré Mercier.

Une « touche de cruauté »

Selon l’historien Pierre Lahoud, connu pour ses inventaires des paysages québécois, « Paul Gouin a été un des premiers à nous sensibiliser à l’importance du patrimoine, à le documenter, à faire en sorte que nous en prenions conscience ». Un grand prix du patrimoine à son nom aurait dû être instauré depuis longtemps, dit-il. « Il est invraisemblable qu’on laisse sa maison se faire tasser ainsi, comme si le patrimoine au Québec était monté sur des roulettes, qu’on pouvait le déplacer à notre guise ! L’esprit du lieu ne compterait donc pour rien ? C’est invraisemblable ! »

L’ancien recteur de l’UQAM Claude Corbo a consacré des travaux à Paul Gouin. Il abonde dans le même sens. « C’est triste, comme pour beaucoup de maisons patrimoniales qu’on ne protège pas, mais avec ici, en plus, une touche de cruauté particulière, compte tenu des efforts que Gouin a déployés, des années 1930 aux années 1960, pour préserver le patrimoine québécois. »

Très tôt, mentionne Claude Corbo, Paul Gouin tente d’expliquer aux Québécois l’importance de mettre en valeur des lieux qui les distinguent en Amérique. « Il a conscience de l’importance que va prendre le tourisme. Aux hôteliers, il recommande de ne pas recevoir les visiteurs dans des calques de ce qu’on trouve aux États-Unis. Il voulait assurer un relais entre le passé et l’avenir, en misant sur la beauté des lieux. Ses collections, immenses, ont fini par doter le Musée du Québec alors qu’une institution de Detroit voulait les acheter. » Sa maison, jouxtée par une tourelle de pierre des champs, s’inscrit dans le souci de l’avenir qu’il a tenté de communiquer aux siens, explique Claude Corbo.

L’architecte Parizeau

La maison Paul-Gouin, aux allures traditionnelles, est en fait le fruit d’une interprétation libre de la maison québécoise typique, selon les vues qu’en avait Marcel Parizeau, architecte de renom, connu surtout pour son modernisme à compter de l’entre-deux-guerres.

Le Centre canadien d’architecture (CCA) conserve les plans qu’il réalisa pour la maison de « Me Paul Gouin ». On y voit que l’architecte tient compte de l’emplacement du bâtiment, en façade sur le fleuve.

Parizeau fut un des rares Québécois à parfaire sa formation à l’École des beaux-arts de Paris. Il séjourna une dizaine d’années en Europe. On lui doit, entre autres choses, la réalisation de nombreuses maisons d’Outremont.

C’est triste, comme pour beaucoup de maisons patrimoniales qu’on ne protège pas, mais avec ici, en plus, une touche de cruauté particulière, compte tenu des efforts que Gouin a déployés, des années 1930 aux années 1960, pour préserver le patrimoine québécois.

 

La demeure de Saint-Sulpice « n’est pas au goût du jour », signale Charles-Antoine Granger, l’agent immobilier responsable de vendre la propriété subdivisée. Selon lui, des rénovations importantes devront y être faites afin de la moderniser. « Il y a beaucoup de rénovations à faire sur la propriété d’origine. »

Cinq parcelles de terrain sont à vendre. « Maintenant, la vue sur le fleuve est carrément dégagée. » Les cinq terrains du lieu sont de plus en plus défrichés, ajoute M. Granger, parce qu’« il y a des acheteurs qui aiment ça avec des arbres, d’autres pas ». Quelques vieux chênes se dressent encore vers le ciel.

Selon Pierre Lahoud, on fait face au Québec à des mentalités qui maintiennent le sens du patrimoine au niveau du village québécois d’antan ou d’aires de stationnement pour bâtiments anciens. « C’est comme si les lieux n’avaient aucune importance, qu’il suffisait de mettre tout ça dans un coin, à l’écart de la réalité. »

Cette maison déplacée comme si de rien n’était constitue à son sens un présage sinistre. « Gouin est un symbole pour le patrimoine au Québec ! Il est important. Il me semble que c’est comme si on agressait à la fois la mémoire de Gouin et le sens qu’on veut donner à la préservation du patrimoine chez nous. »

Dans un livre qu’elle a consacré à Paul Gouin, l’ethnologue Nathalie Hamel indique que cet avocat doublé d’un politicien avait la « volonté de conserver et d’afficher les particularités culturelles canadiennes-françaises et de les utiliser comme levier économique ». En 1950, à l’occasion d’une conférence prononcée sur les ondes de CKAC, Paul Gouin s’expliquait : « Nous ne pourrons jamais remplacer les vieilles églises et maisons que nous démolissons, les meubles et les objets d’art anciens que nous brûlons ou dilapidons, les villes, les villages, les paysages que nous sommes en train de défigurer à tout jamais. »

Aucune protection

Malgré l’importance de cette demeure, de son créateur et de celui qui l’occupait, la maison Paul-Gouin, avec ses lucarnes et ses ouvertures finement ouvragées, n’a jamais fait l’objet d’une protection formelle, ni de la part de l’État québécois ni de la part de la municipalité. En bordure du Chemin du Roy, une plaque commémorative, d’initiative privée, a indiqué durant des années sommairement l’importance du personnage et des lieux. Cette plaque a aujourd’hui disparu.

Pourquoi la municipalité n’a-t-elle jamais cité cette maison pour protéger, en vertu de la loi, sa structure autant que son implantation en bord du fleuve ? « Je n’en ai aucune idée », répond Daniel Cousineau, de la municipalité de Saint-Sulpice.

La municipalité avait fait parler d’elle, il y a quelques mois, alors qu’il était question d’y démolir une maison du XVIIIe siècle où vécurent les ancêtres du légendaire géant Beaupré.

Une figure historique

En 1934, le gouvernement québécois de Louis-Alexandre Taschereau montre des signes d’essoufflement. L’avocat Paul Gouin rassemble autour de lui des libéraux dissidents et des nationalistes au sein de l’Action libérale nationale (ALN). Les conservateurs de Maurice Duplessis vont réaliser avec lui une coalition pour s’emparer du pouvoir. Et contre toute attente, Duplessis finit par avaler l’ALN au sein de l’Union nationale.

Gouin est mis sur la touche. Durant la guerre, il fera un bref retour en politique au Bloc populaire canadien. Mais pour l’essentiel, il va désormais consacrer la suite de sa vie à la promotion de l’histoire, du patrimoine et des arts populaires, entre autres à titre de président de la Commission des monuments historiques. Il est décédé en 1976.

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