Des fondations privées au secours du patrimoine mondial en Afghanistan

Des étudiants afghans, soutenus par une fondation à but non lucratif, travaillent à la réfection d'un monument à Kaboul en 2012.
Photo: ohannes Eisele Agence France Presse Des étudiants afghans, soutenus par une fondation à but non lucratif, travaillent à la réfection d'un monument à Kaboul en 2012.

Il suffit parfois d’une seule personne pour tout changer. Le minaret de Djam se dresse à 1900 m d’altitude dans une région isolée de l’Afghanistan. Haute de 65 mètres, la tour de terre cuite érigée en 1194 est restée telle quelle jusqu’aux premières visites d’archéologues étrangers à la fin des années 1950. L’architecte italien Andrea Bruno, spécialiste de la restauration des monuments anciens, était des premières missions. Il a fait du sauvetage de ce lieu unique au monde une des vocations de sa vie. Il est maintenant âgé de 90 ans.

« Le minaret est au milieu de rien dans une vallée perdue dans le néant », raconte Francesco Bandarin, lui aussi architecte et d’origine italienne, ancien directeur général adjoint de l’UNESCO, maintenant conseiller auprès de la Smithsonian Institution et du Trust Aga Khan pour la culture. « Pour préserver ce lieu, il a fallu des décennies de travail. Pendant un demi-siècle, chaque année, Andrea Bruno est allé voir le minaret et il l’a sauvé. Il a formé trois générations d’ouvriers et leur a montré comment intervenir sur le monument. Andrea Bruno est même respecté des talibans. »

Photo: Shah Marai Agence France Presse

Son acharnement patrimonial était soutenu par des fonds italiens et la fondation ALIPH, créée par la France et Abou Dhabi. L’UNESCO est intervenue sur le site de Djam après la chute du premier Émirat islamique d’Afghanistan en 2001. Le minaret et ses vestiges archéologiques voisins figurent sur la liste du patrimoine mondial depuis 2002. La tour ornée est maintenant consolidée.

Risque privé, profits sociaux

Cet exemple rappelle la diversité des interventions pour la sauvegarde et la préservation des monuments exceptionnels dans le monde. Le patrimoine de classe mondiale n’est pas que l’affaire des grandes organisations internationales, à commencer par l’UNESCO, la branche culturelle de l’ONU. De plus en plus de fondations privées s’impliquent dans le domaine, et l’Afghanistan leur a servi de terrain d’intervention privilégié depuis deux décennies.

Francesco Bandarin, interviewé cette fin de semaine, parle d’« un effort remarquable » de reconstruction des sites culturels afghans. « Ça a été une action collective importante. L’UNESCO a joué un rôle de coordination, certainement, mais il y a aussi eu beaucoup de projets bilatéraux, notamment de l’Italie et du Japon, et beaucoup de travaux de restauration soutenus par plusieurs fondations privées. »

Photo: Shah Marai Agence France Presse

Un exemple : la fondation Turquoise Mountain, établie en Écosse en 2006 par le prince Charles et l’homme politique et écrivain Rory Stewart (il a publié The Places in Between sur sa traversée de l’Afghanistan à pied en 2002), a aidé à restaurer des portions de Murad Khane, quartier historique de Kaboul. Plus de 150 immeubles y ont été reconstruits ou rénovés.

Des fonds ont aussi servi à créer l’Institute for Afghan Arts & Architecture, une école enseignant la calligraphie, la céramique, la joaillerie et l’ébénisterie fréquentée par beaucoup de femmes. Une exposition présentée en 2017 à la galerie Freer du Smithsonian, à Washington, synthétisait ces réalisations.

Un autre cas : le Réseau Aga Khan de développement (AKND, selon l’acronyme original) qui a commencé à s’impliquer en Afghanistan dès 1996 en distribuant de l’aide alimentaire pendant la guerre civile. La fondation a multiplié les efforts socio-économiques et culturels après la conférence de Tokyo de 2002 sur la reconstruction et l’aide de l’Afghanistan. Ses projets économiques ont touché plus de 240 villes et ont nécessité des investissements dépassant le milliard de dollars. Environ 850 écoles du pays ont reçu des fonds. Les projets culturels ont permis de restaurer 90 édifices à Kaboul, Balkh et dans le Badakhchan.

Photo: Farshad Usyan Agence France Presse

« L’Aga Khan ne fait pas trop de publicité sur ses réalisations, dit Francesco Bandarin, qui collabore aux projets du AKND. Je vous assure, c’est très impressionnant. »

Le livre Preserving Historic Heritage (Prestel, 2017), publié pour souligner les 15 premières années d’intervention, rappelle que le Trust Aga Khan pour la culture a piloté dès 2002 la restauration des jardins de Babur, qui ceinturent la tombe du fondateur de l’Empire moghol. Des interventions ont ensuite permis de sauver plus de 120 monuments dans différentes régions du pays tout en impliquant les communautés locales, notamment pour former des artisans de la restauration.

Le chantier le plus exigeant, amorcé en 2008 et étendu sur six ans, a permis de sauver la mosquée d’Haji Pyada, dans la province de Balkh, considérée comme la première construction islamique en Afghanistan. Le lieu de culte figurait alors sur la liste des sites historiques en danger du World Monument Fund.

Le minaret de Djam, lui, se retrouve encore sur la liste du patrimoine mondial en danger de l’UNESCO — avec la vallée de Bamiyan, celle des bouddhas géants dynamités, d’ailleurs. C’est qu’il reste notamment à préserver le site de l’érosion des berges voisines de la tour et à réaliser d’autres travaux de consolidation, si les fonds et les talibans le permettent, évidemment…

 

À qui appartient le patrimoine mondial ?

À qui appartient le patrimoine jugé le plus important de l’humanité ? La Convention pour la protection du patrimoine mondial adoptée en 1972 par l’UNESCO ne mentionne pas les communautés et la société civile comme acteurs dans la préservation des sites. À la longue, la fameuse liste des sites naturels, culturels ou mixtes s’est enrichie de quelque 1100 inscriptions.

« Cet instrument est mis à rude épreuve par son succès, dit le texte de présentation de la fondation Our World Heritage, en développement depuis une année environ pour fédérer les professionnels et les citoyens intéressés par la sauvegarde des sites patrimoniaux d’exception. La conservation est passée au second plan après la création de listes. Les sites et les ressources associées continuent de se détériorer tandis que les menaces mondiales augmentent. »

Christina Cameron, professeure émérite de l’UdeM et ancienne présidente du comité du patrimoine mondial de l’UNESCO, fait partie du quatuor fondateur de OWH. « Les décisions concernant la sauvegarde du patrimoine mondial sont de plus en plus politisées et de moins en moins solides du point de vue scientifique, alors le futur des sites repose beaucoup sur la société civile », explique-t-elle en entrevue au Devoir.

L’initiative citoyenne a consacré 2021 à l’organisation de débats mondiaux en ligne (un par mois) sur des sujets majeurs concernant le patrimoine mondial, allant des changements climatiques aux conflits, jusqu’à la pandémie. Les derniers échanges prévus en décembre porteront sur la place de la société civile, justement. « Honnêtement, ça réussit au-delà de mes attentes, dit la professeure. Il y a une soif pour communiquer, échanger et changer, surtout de la part des jeunes qui veulent sauver le monde. »

Cela dit, elle réserve une pique à Ottawa. « Je ne comprends pas que le gouvernement du Canada ne voit pas à quel point le patrimoine et la culture constituent des angles importants d’une politique internationale », dit-elle en citant des exemples allant dans le sens contraire pour stimuler la politique du soft power. « La Chine a découvert cette importance rapidement. Les investissements culturels chinois en Afrique et sur la route de la soie sont incroyables. »

La Chine est par exemple devenue le principal fournisseur de bourses en Afrique subsaharienne. Elle soutient maintenant 12 000 des quelque 30 000 étudiants appuyés par une cinquantaine de pays dans le cadre des programmes éducatifs de l’UNESCO. « La Norvège investit dans des programmes culturels par principes et pour des raisons humanitaires », ajoute Mme Cameron.



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