«Les 2 Alfred»: un conte (post) moderne

Dans «Les 2 Alfred», les échanges sont spirituels, voire suaves, toujours vifs.
Photo: FunFilm Distribution Dans «Les 2 Alfred», les échanges sont spirituels, voire suaves, toujours vifs.

Dans un futur si proche qu’il pourrait s’agir de demain, Alexandre n’en mène pas large. Partie en mission dans un sous-marin pour deux mois, sa conjointe Albane l’a mis à l’essai. Ainsi, Alexandre doit-il s’occuper seul de leurs deux jeunes enfants ET se trouver un travail. Coup de chance, « The Box », une start-up, le prend en « operating test ». Deux problèmes se posent cependant. En effet, Alexandre n’a aucune idée de la nature de son travail, et il doit en plus cacher l’existence de sa progéniture, ladite boîte ayant une stricte politique « no child » afin de favoriser un investissement maximum. Écrit et réalisé par Bruno Podalydès, Les 2 Alfred passe à la moulinette satirique une réalité professionnelle à peine exagérée.

D’emblée, on aura relevé la terminologie anglophone qui pointe çà et là. Les dialogues du film sont truffés de mots anglais, là encore avec un dosage parodique dépassant à peine le modèle réel. Entre autres exemples : « Si Grégoire n’est pas assez proactif en homeworking, eh bien tant pis pour lui, tu le postpones à jeudi. Et Grégory ? On le drop aussi ! »

Ces tirades en franglais, rehaussées par un accent qui ne fait qu’exacerber l’incongruité de la chose, surviennent surtout au boulot. Or, on devine que Bruno Podalydès (Le mystère de la chambre jaune, Comme un avion) se moque plus globalement d’un phénomène langagier qui a pris beaucoup d’ampleur en France ces dernières années.

En privé, les répliques renouent avec une langue française plus reconnaissable, quoique jamais poussiéreuse ou pompeuse. Les échanges sont spirituels, voire suaves, toujours vifs. « Elle m’a dit que le seul homme dans sa vie en ce moment, c’est Fred Astaire. » Et l’autre de demander : « Un collègue ? » Ce passage est tiré d’une longue conversation entre Alexandre et son nouveau meilleur ami Arcimboldo, qui se qualifie « d’alter ego ubérisé », c’est-à-dire un soi de substitution : sur commande. Arcimboldo va remplacer unetelle à son quart de nuit, va chercher à l’école les enfants d’untel, se présente à une manifestation au nom d’un troisième…

Denis Podalydès (Camille redouble, Effacer l’historique), le frère de l’auteur, incarne Alexandre avec un beau mélange d’optimisme et d’angoisse sous-jacente. Tout en sérénité, Bruno Podalydès joue quant à lui Arcimboldo, qui, après s’être lié d’amitié avec Alexandre, devient en quelque sorte la bonne fée marraine de ce conte de fées (post) moderne.

Dans le rôle de Séverine, une cadre hyperexigente et hyperstressée, Sandrine Kiberlain (Mademoiselle Chambon, 9 mois ferme) ne donne pas sa place. Impartie d’une partition plus haute en couleur, l’actrice trouve la note juste avec le brio qu’on lui connaît, ne versant jamais dans la caricature là où d’autres auraient cédé. En fait, on a droit à trois excellents numéros d’acteurs, à la fois contrastés et complémentaires.

Plusieurs trouvailles drôles

Avec économie, car ne voulant à l’évidence pas trop éloigner son récit futuriste du présent, Bruno Podalydès y va de plusieurs trouvailles drôles et / ou ingénieuses. On songe notamment à ces drones omniprésents, mais qui s’écrasent à tout bout de champ sur les trottoirs. Les obligations professionnelles supplémentaires déguisées en activités sociales sont également dans le viseur, à l’instar des aléas parfois loufoques des réunions à distance.

D’ailleurs, il est à noter que Les 2 Alfred a reçu le « Label » (si, si) Festival de Cannes 2020 : cru pandémique qui ne put avoir lieu. L’ironie ? Le propos du film a, à maints égards, davantage de portée maintenant, après plus d’un an de télétravail, pardon, de homeworking. Bref, un film intelligent et plein d’une acuité savoureuse.

Les 2 Alfred

★★★★

Comédie satirique de Bruno Podalydès. Avec Denis Podalydès, Sandrine Kiberlain, Bruno Podalydès, Luàna Bajrami. France, 2020, 92 minutes. En salle.



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