Marie Grégoire souhaite être jugée sur ses actes

La nouvelle p.-d.g. de Bibliothèque et archives nationales du Québec, Marie Grégoire
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La nouvelle p.-d.g. de Bibliothèque et archives nationales du Québec, Marie Grégoire

Marie Grégoire, nouvelle p.-d.g. de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), entreprend son mandat de cinq ans en affrontant des vents de face. Ceux des urgences solides que connaît l’institution — virage numérique en retard et déficits lourds prévus, entre autres. Et ceux soufflant des critiques face à sa nomination, venues particulièrement des milieux des bibliothèques et archives, dont BAnQ est censée être le flambeau rassembleur. Elle le sait. Et arrive en poste avec l’assurance de pouvoir apporter une réelle contribution à l’institution, d’être la bonne personne à la bonne place.

« Je l’ai dit souvent à la télé : “La perception, c’est la réalité.” » Dans les protestations qui ont entouré sa nomination, Mme Grégoire se désole d’avoir vu sa vie professionnelle, « ce que j’ai fait comme entrepreneuse, comme gestionnaire, être réduit à “communicatrice” et “politicienne”. Mais quand ça part, c’est ce que ça devient. Je crois que j’ai plus que des “ficelles de compétence”, dit-elle, mais c’est par mes gestes que je dois le démontrer ».

« Quand j’ai postulé, je me suis demandé quelle différence je peux faire pour BAnQ », continue l’ex-députée adéquiste (2002-2003). « Je rêve que le Québec soit une société apprenante. On apprend tôt à apprendre dans la vie pour s’ouvrir, pour avoir toutes les perspectives, pour se donner de l’agilité comme société, mais aussi comme individu, et se réaliser pleinement. BAnQ a tous les outils pour contribuer à une vision comme celle-là. Je souhaite faire en sorte que BAnQ touche le cœur de tous les Québécois dans leur capacité d’apprendre, de connaître l’histoire, de développer leur fierté québécoise. »

Deux gros bouquets de fleurs trônent sur les tables de son bureau, les petites enveloppes de félicitations encore pendues aux feuilles. Comment réaliser sa vision ? « C’est une institution qui doit conserver, préserver, diffuser. Elle doit aussi contribuer aux différents défis québécois. La francisation, l’inclusion, ou la requalification pour les gens en perte d’emploi. » L’éducation sera un des angles privilégiés dans la vision de Mme Grégoire. « Dans les archives, il y a des choses hyper importantes. Cet été, j’étais à Anticosti, et rien n’est plus stimulant que de se promener dans le fin fond du bois et de voir une partie de l’histoire, par exemple un four à pain ici, conçu de telle façon avec tel calcaire. C’est ça, Archives nationales. C’est notre mémoire, c’est de savoir d’où on vient, de comprendre. C’est aussi ça, une société apprenante. S’ouvrir et être curieux toute la vie. »

Près d’une dizaine de lettres ouvertes de professionnels des bibliothèques et archives ont critiqué la nomination de Mme Grégoire. Une prise de parole inédite pour un milieu habituellement très discret, fondamentalement institutionnel et loyal. Marie Grégoire en prend acte. « Je suis consciente qu’il y a un scepticisme. Je vais poser des gestes qui, j’espère, vont ouvrir le dialogue. Je ne m’attendais pas à faire l’unanimité. Il y a trois piliers ici : BAnQ est déjà dirigée par des personnes qui ont cette connaissance fine, cette présence dans les milieux plus sceptiques [Maureen Clapperton à Bibliothèque nationale, Martin Dubois à la Grande Bibliothèque et Hélène Laverdure aux Archives nationales]. Moi, ma job, c’est d’être le chef d’orchestre de ces premiers violons et de toute l’équipe en dessous. »

Je crois que j’ai plus que des “ficelles de compétence”, mais c’est par mes gestes que je dois le démontrer

Elle précise : « Je n’aurais pas accepté un emploi si je n’avais pas senti le conseil d’administration derrière moi. » Il y a pourtant eu deux abstentions au vote du CA sur sa recommandation. Elle acquiesce. « Je n’ai pas eu l’unanimité, à un point tel qu’un membre du CA est parti [Richard Dumont], et je suis très sensible à ça, mais moi, j’ai rencontré le CA, et j’ai senti qu’il avait envie de ramer avec moi dans le bateau. »

Concilier les milieux

Quels sont les enjeux les plus urgents à ses yeux pour BAnQ ? « La transformation numérique est pas mal au-dessus de la pile. Et elle entraîne l’enjeu financier. C’est interrelié. Le problème, c’est qu’on a une vieille infrastructure. Le fond de notre route, on l’a patché et repatché, mais là, ça marche plus. Il y a beaucoup de projets présentement en chantier au niveau technologique, et je pense qu’il faut les séquencer. Il faut être capable de manger notre éléphant une bouchée à la fois », illustre-t-elle.

Sur le plan financier, poursuit Mme Grégoire, le défi est de convaincre l’État « qu’on ne fait plus du numérique comme avant : on n’a plus besoin de serveurs qui rentraient dans mon budget d’infrastructures. On fait de l’infonuagique, et ça marche par abonnement, et ça rentre dans les opérations. C’est un défi important, tous les organismes gouvernementaux l’ont, et il faut convaincre le Conseil du trésor que les sommes qu’on avait en infrastructure, c’est en dépenses de fonctionnement qu’il faut les mettre désormais ».

Je n’aurais pas accepté un emploi si je n’avais pas senti le conseil d’administration derrière moi

Son autre chantier urgent, c’est de régler la question du dépôt légal numérique, qui échappe encore à la loi. « Ça a l’air que ça peut se faire par règlement. La Loi sur les archives [pensée à l’ère prénumérique, et qui doit être modifiée], c’est la loi, il faut la rouvrir, c’est ce que je comprends. Tandis que pour le dépôt sur les œuvres numériques, on peut faire plus vite. C’est déjà très avancé. Mon prédécesseur, Jean-Louis Roy, et Mme Clapperton ont fait un travail exceptionnel. Ça presse, et ça enverrait un message sur l’importance de la création numérique. »

Faut-il choisir ?

Dans les trois cerveaux de BAnQ que sont la Grande Bibliothèque, la Bibliothèque nationale et les Archives nationales, lequel a besoin le plus d’être irrigué, à ses yeux ? « Je répondrais qu’il faut plutôt améliorer notre capacité à travailler ensemble et à trouver des voies de jonction. L’entreposage, l’espace sont des enjeux importants. Est-ce qu’Archives et Bibliothèque nationale peuvent partager des espaces ? » Les différents secteurs ont pris l’habitude de travailler en vase clos, non ? « C’est mon défi. Pour travailler ensemble, il faut gagner ensemble. »

« Si on avait, par exemple, un projet d’espace qui ferait que chacun y gagne, imagine Mme Grégoire, et qu’on sorte de ce qu’on enlève à Pierre pour le donner à Paul… c’est ça ma philosophie. Regardez le site Internet : il présente maintenant les trois piliers qui forment BAnQ. Dans la refonte de l’image, on a trouvé cet équilibre. Je pense que chacun doit être en mesure de voir son expertise reconnue, et de se dire qu’on est capables de mettre des ressources ensemble. L’image de marque est très parlante à ce niveau-là : on voit les trois piliers unis par la marque BAnQ, et c’est ce que je vais mettre en place. »

Marie Grégoire aura-t-elle, comme l’envisagent certains observateurs, une écoute particulière du gouvernement ? Estime-t-elle sa nomination comme politique ? « Tous mes prédécesseurs ont aussi eu une nomination politique : c’est le Conseil des ministres qui décide. Est-ce que c’est une nomination partisane ? Ça fait 15 ans que je ne fais plus de politique, que je n’ai pas été membre d’un parti politique. J’ai commenté la politique, j’ai été approchée par différents partis politiques pour me présenter à différents paliers. À travers mon travail, est-ce que j’ai tissé des liens avec différents acteurs de différentes formations politiques ? Sûrement. Est-ce que j’ai envie de travailler avec les gens qui sont en place pour faire avancer les dossiers de BAnQ ? Sûrement. J’ai aucune assurance qu’il y a de l’argent qui m’attend. Je n’ai pas de baguette magique. »

Le poste vient-il avec des commandes précises du gouvernement ? Du tac au tac : « Non. Je pense que j’ai une capacité de communication et de défendre les enjeux de BAnQ qui, j’espère, va servir l’institution. »

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