La poète Michèle Lalonde quitte la Terre des hommes

Michèle Lalonde s’est particulièrement fait connaître pour son poème engagé «Speak White», écrit en 1968.
Photo: Le Devoir | Crédit: Kéro Michèle Lalonde s’est particulièrement fait connaître pour son poème engagé «Speak White», écrit en 1968.

L’écrivaine et dramaturge Michèle Lalonde n’est plus. Son départ a ébranlé le milieu culturel du Québec, qui a salué le legs immense de la poète, notamment son célèbre Speak White.

Celle qui allait avoir 84 ans dans quelques jours a rendu son dernier souffle jeudi après-midi au CHSLD Paul-Lizotte, à Montréal-Nord, en présence de son fils Laurent et de quelques autres membres de sa famille. Elle laisse dans le deuil ses trois enfants — Alexandra, Laurent et Morency Duchastel —, leurs conjoints respectifs et ses six petits-enfants.

« On est attristés, mais en même temps, on est trois enfants et on reste tous très fiers de sa contribution », a confié vendredi au Devoir son fils Laurent.

Plusieurs écrivains, poètes et politiciens ont d’ailleurs réagi à la disparition de Mme Lalonde. « Je suis dévasté par cette disparition », soupire le poète Gaëtan Dostie. « C’est une perte immense, mais c’est aussi un flambeau pour l’avenir », ajoute cet « ami proche de Michèle », dont il a conservé plusieurs créations.

« Elle laisse derrière elle une œuvre percutante qui a marqué les Québécoises et les Québécois. Mes condoléances à sa famille et à ses proches », a souligné sur Twitter la ministre de la Culture, Nathalie Roy. « L’œuvre de Michèle Lalonde était engagée, inspirée et nous nous souviendrons d’elle pour son ardente défense de la langue française », a pour sa part écrit la mairesse de Montréal, Valérie Plante.

« Une icône de la poésie québécoise »

Née le 28 juillet 1937, Michèle Lalonde a particulièrement marqué l’imaginaire québécois avec son poème engagé Speak White, qu’elle livra notamment lors de la Nuit de la poésie du 27 mars 1970.

Dans ce texte coup de poing, elle dénonce dans des mots riches le mauvais sort — culturel, social et économique — réservé aux Canadiens français à l’époque et lance un appel à la solidarité des peuples opprimés.

« C’est comme un classique et on dirait qu’on l’a senti dès les premières fois qu’on l’a entendu », évoque au Devoir la romancière et poète québécoise Yolande Villemaire, dont la vie a croisé celle de Michèle Lalonde à plusieurs reprises au fil des années. « C’est une œuvre universelle, parce que ça ne parle pas juste de l’oppression des Québécois francophones. Elle parle de l’oppression des classes sociales. »

Comme femme, elle a vraiment été une précurseure parce qu’elle a évolué à l’époque dans un monde d’hommes

 

La force de ce poème a toutefois camouflé dans l’imaginaire collectif le reste de son œuvre, pourtant riche et variée, déplore son fils, Laurent Duchastel. Mme Lalonde a notamment écrit deux pièces de théâtre, soit Ankrania ou Celui qui crie (1957) et Dernier recours de Baptiste à Catherine (1977). Elle a aussi écrit plusieurs recueils, dont on tire notamment le texte Terre des hommes, qui sera récité à l’occasion du gala inaugural d’Expo 67. Mme Lalonde participera aussi par la suite à des spectacles multimédias qui lui permettront d’ajouter visuel et musique à son œuvre poétique.

« Elle a toujours été un peu déçue qu’on ne l’ait connue que pour [Speak White], alors que son œuvre est beaucoup plus large. C’est une œuvre qui interpelle le rapport à la langue et le rapport à l’histoire à la société québécoise dans son ensemble », souligne M. Duchastel.

Un constat que partage la romancière et poète Carole David, qui refuse d’associer le legs de Mme Lalonde « à un seul élément ». « Pour moi, c’est une icône de la poésie québécoise », souligne-t-elle.

« Ce que je retiens beaucoup et ce qui m’a impressionnée chez Michèle Lalonde, c’est son éloquence. […] Comme femme, elle a vraiment été une précurseure parce qu’elle a évolué à l’époque dans un monde d’hommes », enchaîne Mme David, qui se rappelle « la parole théâtrale » unique de Mme Lalonde. « Pour moi, ce qu’elle a fait, c’est très inspirant. »

Un poème phare

Speak White n’aura toutefois jamais cessé de retenir l’attention des Québécois.

Le cinéaste Pierre Falardeau a notamment coréalisé avec le comédien Julien Poulin, en 1980, un court métrage rendant hommage à ce poème phare. Il s’est aussi retrouvé au cœur de la pièce 887 de Robert Lepage, présenté au Théâtre du Nouveau Monde en 2016. Et vendredi, la captation de la nuit mythique de mars 1970 où le Québec a découvert son œuvre était largement partagée sur les réseaux sociaux.

« J’ai un grand respect pour cette femme. Ce poème-là, pour moi, il a une grande valeur et je pense qu’il y a une occasion, avec son départ [à Michèle Lalonde], que ce poème-là revienne et qu’on en parle. C’est très important pour moi », insiste Julien Poulin. À ses yeux, ce texte demeure « très actuel », même plus de 50 ans après son écriture, puisque la question de la protection de la langue française au Québec continue d’occuper les esprits.

« C’est un très grand texte. C’est un texte qui devrait être enseigné au niveau collégial », estime d’ailleurs Mme Villemaire.

Michèle Lalonde a d’ailleurs reçu en 1979 le prix Ludger-Duvernay de la part de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal pour son œuvre littéraire. « Je pense que cette œuvre a contribué à cet effort [de protection de la langue française]. Je me demande même si ce n’est pas un pivot. […] C’est fort, comme œuvre. C’est difficile de trouver quelque chose de plus percutant que ce texte, un texte gigantesque. Ça vient toucher toutes les émotions, on ne peut pas rester insensible à ce texte-là », évoque d’ailleurs la présidente de l’organisme, Marie-Anne Alepin.

Mme Lalonde a aussi été nommée présidente de la Fédération internationale des écrivains de langue française en 1984, en plus d’œuvrer au sein de l’Union des écrivaines et écrivains du Québec. Elle a aussi enseigné l’histoire des civilisations à l’École nationale de théâtre à la fin des années 1970.

« Son œuvre est incroyable et va continuer à demeurer vivante dans tous nos cœurs », ajoute Mme Alepin, qui espère que les élèves auront l’occasion de lire son œuvre sur les bancs d’école « dès le secondaire ».  

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