Les animateurs Tai TL et Jay Du Temple se sont enfin rencontrés

Un entretien avec Tailaire Laguerre, de son vrai nom, et Jay Du Temple, les protagonistes des deux «Occupation»
Photo: Adil Boukind Le Devoir Un entretien avec Tailaire Laguerre, de son vrai nom, et Jay Du Temple, les protagonistes des deux «Occupation»

Le Tai TL qui arrive devant le Bordel, rue Ontario Est, et qui fait connaissance avec Jay Du Temple n’est pas exactement ce jeune homme à la confiance tranquille qui, sur Instagram, provoque l’hilarité grâce à son flegme. Le Montréalais de 19 ans garde son cool, oui, mais son sourire timide et son regard un brin fuyant trahissent un léger effarement. C’est l’évidence : Tai ne croit pas encore tout à fait à ce qui lui arrive.

En mars dernier, alors qu’il s’accordait une pause médiatique, Jay Du Temple s’est plusieurs fois demandé pourquoi il avait été identifié (ou si vous préférez, tagué) aussi souvent dans le clavardage d’une vidéo en direct (un live !) sur Instagram. Et parce que l’éphémérité est dans l’ADN même de ces vidéos, il lui était alors impossible de jeter un œil à ce vers quoi tant de gens tentaient d’attirer son attention. Il s’agissait bien sûr d’Occupation Hood, ce rendez-vous dominical créé par Tai usurpant le nom de la téléréalité qu’anime l’humoriste sur les ondes de Noovo depuis 2017.

« Pour une des premières fois de ma vie, je me suis senti vieux et déconnecté. Habituellement, je suis à l’affût de ce qui passe et là, je ne comprenais pas », raconte Jay à Tai sur un banc de parc, à quelques pas du Bordel. Le pilote d’Occupation double nous y avait conviés à 18 h, tout juste après la fin de son émission estivale à Rouge, le temps d’une courte et chaleureuse conversation, avant de monter sur la scène du cabaret comique où il devait étrenner du nouveau matériel. « La personne la plus surprenante qui m’a parlé de toi, confie-t-il à Tai, qu’il rencontrait donc pour la première fois, c’est Christiane Charette. Elle m’a parlé de toi en ondes à la radio ! »

Complètement authentique

Tai sourcille, avoue qu’il ne sait pas vraiment qui est la dame en noir. Il mesure très bien cependant ce que représente ce premier spectacle à vie qu’il offrira samedi, à l’occasion du festival Juste pour rire. Sur la scène de l’Olympia, Tailaire Laguerre (de son vrai nom) reprendra — en présentiel — son concept éprouvé dans l’univers virtuel d’Instagram : inviter un garçon et une fille à apprendre à se connaître en discutant de ce qui les charme et les repousse chez un prétendant. Des échanges pimentés provoquant presque inévitablement des moments loufoques, auxquels Tai réagit moins en paroles qu’en une série de moues médusées, traduisant l’étonnement de son public.

Parce qu’elle met en vedette une majorité de jeunes Québécois d’origine africaine, caribéenne et sud-américaine, cette version lo-fi d’Occupation double (ou du jeu Coup de foudre, jadis diffusé à TQS) sera rapidement devenue comme une fenêtre ouverte sur un Montréal que la télé montre peu. Preuve de la soif qu’elle comble, elle aura rameuté en moyenne 28 000 instaspectateurs (avec des pointes à 90 000). « Il manquait juste toi, Jay », blague Tai, déjà plus à l’aise.

« À la base, pour ne pas mentir, je n’ai pas du tout pensé à la question de la diversité, explique-t-il plus sérieusement. Je me suis tout simplement levé un matin avec cette idée de faire un live. Et les gens qui se sont connectés, ce sont des gens comme moi, qui parlent le même slang que moi. »

Les yeux de Jay s’illuminent. « C’est un mot qui est surutilisé, mais ce que t’as fait, c’est être complètement authentique ! » Il prend soin de préciser que sa contribution à un univers médiatique moins monochrome demeure modeste, mais les fidèles de son populaire balado, Jay Du Temple discute, savent que le proverbial sujet de la diversité occupe ses réflexions.

Les gens qui se sont connectés [à son live sur la diversité], ce sont des gens comme moi, qui parlent le même "slang" que moi

« Je me pose beaucoup de questions sur la diversité, sur comment les gens qui prennent des décisions entrevoient ça, sur pourquoi ces gens-là nous présentent souvent une diversité qui semble plaquée, quand, visiblement [il regarde Tai], lorsqu’on laisse les créateurs être ce qu’ils sont, ça parle à beaucoup, beaucoup de gens. Je ne veux pas leur attribuer de mauvaises intentions, mais nos décideurs, en télé, devraient comprendre que ce n’est pas parce que quelque chose ne les rejoint pas eux que ça ne rejoint pas personne. Notre télé laisse encore de côté une partie du Québec et je trouve ça plate. Je trouve ça choquant. Je nous trouve en retard. »

Conquérir le monde avec l’humour

Né à Montréal de parents haïtiens, Tailaire Laguerre grandit dans Saint-Michel, puis à Laval, et à Montréal-Nord, où il habite toujours. Occupation Hood, c’est aussi un peu sa manière à lui de signaler au Québec entier que ce quartier souvent associé à la pauvreté et à la violence n’est surtout pas que pauvreté et violence. « Ce que les gens s’imaginent quand ils pensent à Montréal-Nord, ce n’est pas mon quotidien. Moi, je vais au parc, je joue au basket, je n’ai pas de beef avec personne. » Deux de ses héros, les joueurs de la NBA Chris Boucher et Luguentz Dort, ont passé leur jeunesse dans le quartier et lui insufflent cette foi en la possibilité de son propre succès.

Notre télé laisse encore de côté une partie du Québec et je trouve ça plate. Je trouve ça choquant. Je nous trouve en retard.

 

À 19 ans, Jay Du Temple, lui, amorçait ses études à l’École nationale de l’humour. « J’étais encore très nerveux à cette époque-là, se souvient-il une décennie plus tard. Je n’avais pas très confiance en moi. J’ai appris à avoir du plaisir après l’école quand j’ai commencé à jouer dans les bars et quand j’ai arrêté de me comparer aux autres. » En dix ans, les rampes d’accès au monde de l’humour se sont multipliées — médias sociaux, micros ouverts, concours télé — et si l’ENH demeure une institution influente, il semble beaucoup moins farfelu qu’en 2010 de s’imaginer qu’une recrue du rire puisse faire carrière sans en être diplômée.

Tai, lui, ne sait pas encore quel chemin il souhaite emprunter. Il entend renouer avec son émission sur Instagram une fois le beau temps en allé, dit vouloir tenter sa chance en tant que stand-up, dans les bars. Jay lui répète de ne pas hésiter à lui écrire s’il a des questions concernant sa carrière. Mais à quoi Tai aspire-t-il, en fait ? « À conquérir le monde entier avec l’humour », laisse-t-il tomber, et si l’on rit, c’est parce que l’on aimerait savoir se permettre de rêver aussi librement.

 

Occupation Hood

Le 24 juillet à 21 h à l’Olympia, à l’occasion du festival Juste pour rire

À voir en vidéo