Un portrait de Gabor Szilasi

«Je n’aimais pas photographier des gens connus», déclare Gabor Szilasi.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir «Je n’aimais pas photographier des gens connus», déclare Gabor Szilasi.

Prenant prétexte des nouvelles nominations à l’Ordre des arts et des lettres du Québec, Le Devoir vous invite dans l’imaginaire d’artistes dont le travail exemplaire fait rayonner la culture d’ici. Cinquième d’une série de six textes.

Il est le doyen des photographes canadiens. À 93 ans, Gabor Szilasi conserve son étonnante curiosité devant le monde. Sitôt arrivé sur les lieux du tournage où il a été convié à l’occasion de sa réception à titre de Compagnon des arts et des lettres du Québec, il s’enquiert de la vie de tout un chacun en temps de pandémie.

Tout sourire, il s’intéresse au matériel léger utilisé par le photographe du Devoir. Il rit d’être placé au centre de l’attention, mimant des poses décomplexées de stars ridicules, tout en prenant soin, un léger sourire en coin, de s’excuser du fait qu’il se considère comme un peu moins vif qu’auparavant.

Des livres rendent compte de son travail. La plupart des grandes institutions muséales canadiennes possèdent de ses photographies. « Je n’ai jamais pensé, en photographiant Charlevoix, que ça deviendrait un document important, que ce serait publié, que j’allais en vendre ! » Il aura fait le tour du Québec, ou presque, avec ses appareils photo.

La réalisatrice Joannie Lafrenière lui a consacré un documentaire imaginatif. Les reconnaissances se sont multipliées. Même les postes canadiennes lui ont rendu hommage. Tout cela n’a guère changé la façon dont il entrevoit son art. La photographie, pour lui, demeure un moyen d’aller vers l’autre, d’ouvrir la porte à des rencontres, de susciter un dialogue. Et elle continue, à ce titre, de l’enchanter.

En Beauce, dans le village de Saint-Benoît-Labre, il était près de midi lorsqu’il s’est arrêté, en 1973, pour photographier une maison qui attirait son attention. Le voyant à l’œuvre, Marie Boucher, la propriétaire, l’invite à entrer pour manger une soupe. « Monsieur Boucher venait de sortir de l’hôpital », raconte Gabor Szilasi. Entre la cuisine et le salon, Marie Boucher prend la pose pour une photo. Derrière elle, un crucifix bordé de papillons de carton et fixé à un mur lambrissé, tout près d’une télévision allumée. Cette photographie de Szilasi comporte de multiples fenêtres qui s’ouvrent sur toute la vie d’une époque. Entre des étagères où sont alignés des bibelots animaliers apparaît le visage de Pierre Boucher, prostré sur un lit installé dans un coin de ce salon.

« Je suis retourné trois semaines après pour leur donner des photos. J’ai frappé à la porte. Pas de réponse. Les voisins m’ont dit que M. Boucher était décédé. » Il comprend alors à quel point la photographie compte au présent, mais au-delà de l’instant. « Il faut faire des photographies aujourd’hui, parce que tout change tout le temps. Tout n’arrive qu’une fois. »

Depuis la Hongrie

Son histoire personnelle débute à Budapest. La maison des Szilasi est plantée dans le quartier Buda, la colline où loge l’aristocratie de la ville. « Mon père a construit une belle maison, un peu une copie du petit Trianon. » Ce bâtiment, emblématique de la vie de cour à Versailles, a souvent été calqué par la bourgeoisie de tous les pays. À Montréal, deux frères s’en firent construire un, connu sous le nom de château Dufresne. Il trône toujours rue Sherbrooke, à côté du Stade olympique.

« Mon père était un genre d’ingénieur forestier. C’était le bois qui l’intéressait. » Son grand-père, un peintre anobli par l’empereur François-Joseph, travaillera en Angleterre. « Il était un des peintres officiels de la reine Victoria », affirme le photographe.

Le pays tombe sous la botte des nazis. Il doit porter l’infâme étoile jaune. « Mes parents étaient juifs. […] Mais ni mon père ni ma mère n’étaient religieux. Je ne suis pas circoncis ! Mais ça n’empêchait pas que je devais porter l’étoile juive jaune. Parce que, selon les nazis, si un de tes quatre grands-parents est juif… Alors ma mère a été déportée, puis tuée dans un camp de concentration. »

En 1949, Gabor Szilasi tente de fuir une Hongrie désormais soumise à l’emprise de Moscou. Mais pour aller où ? Il est rattrapé. « J’ai été emprisonné cinq mois. »

À sa sortie de prison, il achète un Zorki, une copie russe du célèbre Leica. « C’était mon premier appareil, avec une très bonne lentille. » La photo lui permet dès lors de s’évader, mais d’une autre façon.

Ses études de médecine étaient amorcées à Budapest. Il voulait devenir chirurgien. Mais après son séjour en prison, il ne lui est plus loisible de poursuivre ses cours. « Alors, j’ai commencé à visiter l’Alliance française, pour apprendre le français, mais surtout à cause de la bibliothèque. » Là, il consulte ses premiers livres de photographie. Il s’intéresse à Henri Cartier-Bresson, mais aussi à son compatriote André Kertész. Il le verra plus tard, à l’occasion. « J’ai visité Kertész à New York », raconte Szilasi, qui le recevra aussi à Montréal.

Sous le couvert de la révolte populaire qui éclate en 1956, son père et lui parviennent à gagner Vienne. Le passage de la frontière se fait cette fois sans heurts. « Là, c’était une fuite réussie ! » La Suède les intéresse, mais le visa canadien est arrivé le premier. « Autrement, je parlerais suédois et ma femme ne serait pas Doreen mais Ingrid ! »

Chez Duplessis

Quand ils arrivent par bateau à Halifax, un examen médical révèle qu’il est atteint de tuberculose. Ce sera le sanatorium. Pendant des mois. À Halifax d’abord, puis à Québec. « C’était un hôpital, boulevard Hamel, où il y avait des Indiens, des Esquimaux — à l’époque on disait ça — et des Hongrois ! Ils avaient tous la tuberculose ou la syphilis. Alors, j’étais en bonne compagnie ! »

Son père trouve un emploi au ministère des Terres et Forêts. Ceux qui ont fui l’emprise de Moscou sont bien
accueillis sous le régime Duplessis. Gabor est engagé pour dessiner des cartes au même ministère que son père. « J’étais assez bon en dessin et en lettrage, mais je ne connaissais absolument rien à la cartographie ! »

Il apprend qu’un emploi en chambre noire est disponible au Service de ciné-photographie du Québec. Le voici parti pour Montréal. Gabor Szilasi va travailler dans l’obscurité rougeâtre des lampes inactiniques, en manipulant des émulsions photographiques et des chimies. Bientôt, on reconnaît en lui un photographe. « J’avais déjà quelques photos… Ils m’ont accepté. » Au menu, ce sera aussi bien la vie autour de foires agricoles régionales que Gérald Godin installé devant sa machine à écrire, une arme posée sur le chariot, à l’heure de la Loi sur les mesures de guerre, en octobre 1970…

Du côté de la poésie

Toute sa vie, Gabor Szilasi fréquente assidûment les poètes québécois, depuis la génération des Claude Haeffely et Gaston Miron jusqu’à aujourd’hui. Il sera aussi un habitué des événements en arts visuels, qu’il a beaucoup contribué à documenter. Pendant plus de quarante ans, il est de tous les événements de ces champs de la culture.

« Le poème, c’est un peu comme une photographie », soutient-il. « Il s’agit d’un moment », d’une fraction, d’un temps, d’un langage insaisissable autrement. Un peu comme le 1/125e de seconde de la fine mécanique nécessaire à matérialiser une photographie, dit-il. À l’inverse, ajoute-t-il, « la vidéo ou un film, c’est un roman ». L’esthétique du cinéma ne l’a pas moins marqué, en particulier le cinéma italien de l’après-guerre. « Rossellini, les premiers Fellini, De Sica… Un de mes films préférés est Miracle à Milan. Je le regarde encore, une fois par an. » Il y avait peu d’acteurs professionnels dans ces films. « On y voyait les gens ordinaires. » Et c’est ce qui, dans son travail de photographe, l’a aussi intéressé.

« Je n’aimais pas photographier des gens connus. » Il l’a pourtant fait à l’occasion, mais en marge, dans des circonstances particulières, comme pour une photo célèbre de Leonard Cohen. « C’était dans un sous-sol, lors d’une exposition de Morton Rosengarten. Il était là, avec son harmonica. Alors, je l’ai photographié. C’est tout. »

Les gens ordinaires le fascinaient bien davantage. Les lieux où ils vivent. Leur demeure. Leur intérieur. Tout cela envisagé le plus simplement du monde. « J’ai fait de la photographie parce que j’aimais la photographie. » Et parce qu’il aimait le monde, pourrait ajouter Gabor Szilasi.



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