Des soirées d'humour sur l’herbe

Cédric Gélinas-Séguin et Lucas Boucher ont eu l’idée d’organiser des soirées Picnic et humour l’été passé, à l’annonce de la fermeture des bars. Cette année, quatre spectacles Picnic et humour reviennent chaque semaine dans divers parcs montréalais.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Cédric Gélinas-Séguin et Lucas Boucher ont eu l’idée d’organiser des soirées Picnic et humour l’été passé, à l’annonce de la fermeture des bars. Cette année, quatre spectacles Picnic et humour reviennent chaque semaine dans divers parcs montréalais.

Les rues de Villeray étaient remplies mercredi soir de partisans arborant leur chandail tricolore, mais dans une petite enclave escarpée du parc Jarry, parmi les arbres, juste au bord de l’étang, une centaine de Montréalais avaient préféré à l’ultime partie de hockey de l’année les blagues de huit humoristes réunis pour un spectacle Picnic et humour. En lieu et place du traditionnel mur de briques devant lequel les artisans du punch racontent habituellement leurs anecdotes loufoques et partagent leurs observations sociales : un décor de quenouilles et de fougères, ainsi qu’un vaste ciel bleu.

Les chahuteurs avinés des bars — ceux que l’on appelle, dans la langue de Jerry Seinfeld, les hecklers — sont ici remplacés par nos amis les animaux, dont le surgissement met à l’épreuve le sens de la répartie de l’humoriste au micro. Il y a deux semaines, toujours au parc Jarry, un lièvre interrompait de ses visites répétées le numéro de Colin Boudrias. Ce soir, c’est une volée d’oiseaux qui désarçonnent momentanément cet habitué des scènes des bars et des comedy clubs. « Peut-être que c’est signe que c’est la fin du monde », lance-t-il, sourire en coin, en tournant son regard vers le haut, où ça s’égosille fort. Puis c’est bientôt le tour du jeune Olivier Foy. « Êtes-vous rock’n’roll ? » hurle-t-il avec un surplus d’enthousiasme en agrippant le micro, qu’il lave d’un geste rapide, à l’aide d’une lingette.

Du stand-up au grand air. Drôle d’idée ? L’humoriste de la relève Cédric Gélinas-Séguin, 36 ans, regardait une des conférences de presse du premier ministre François Legault, l’été dernier, au moment d’être foudroyé par une sorte d’épiphanie. « Je me disais : tous les bars sont fermés et, là, on nous demande de nous réinventer… Comment est-ce qu’on pourrait bien se réinventer ? » raconte-t-il en entrevue. « Les parcs ! »

Un coup de fil à son camarade Lucas Boucher, croisé dans un cours du soir de l’École nationale de l’humour, et les deux nouveaux associés se munissaient du nécessaire afin de transposer, de la noirceur d’un débit de boissons à la clarté du dehors, la formule traditionnelle d’une soirée d’humour. Ils n’auraient besoin que d’un haut-parleur portatif, de piles, d’un pied de micro, d’un tabouret « et de beaucoup, beaucoup de lingettes désinfectantes ».

Le 2 juillet 2020, 35 curieux assistaient à leur premier événement au parc Laurier. La semaine suivante, ils étaient 230. Cet été, quatre spectacles Picnic et humour investissent chaque semaine le gazon d’autant de lieux publics — le lundi, au parc Arthur-Therrien, dans Verdun, le mercredi, au parc Jarry, le jeudi, au parc Père-Marquette et le vendredi, au parc Jean-Duceppe. Une soirée dominicale, organisée par une autre équipe, a aussi lieu chaque semaine au parc Lalancette, dans Hochelaga. Des figures montantes de la nouvelle garde humoristique, comme Nic Audet, Coco Belliveau, Anas Hassouna, Sinem Kara, Bruno Ly et JC Surette, peuvent y être entendues.

Photo: Cédric Gélinas-Séguin Soirée Picnic et humour au parc Jarry

« Dans les parcs, même si on essaie de se rapprocher le plus possible du public — en respectant les deux mètres ! —, les rires, pour nous, sont moins percutants qu’à l’intérieur », reconnaît le cofondateur de Picnic et humour Lucas Boucher, 21 ans. « Mais, contrairement aux bars, dans les parcs, on voit super bien les gens sourire. »

S’arranger avec les imprévus

« Si vous arrêtez pas, je confisque vos cells ! » lance, à la blague, l’animateur de la soirée de mercredi, Mathieu Chiasson, aux enfants qui, plus loin, piaillent pendant une de ses présentations. Pratiquer l’art du stand-up dans un contexte aussi généreux en impondérables et en imprévus comporte bien sûr sa part de risques. Quelques minutes après la fin du spectacle, Mathieu montre au journaliste l’épaule de son t-shirt. Un peu plus tôt, un oiseau lui avait fait le cadeau d’une fienteuse éclaboussure.

Mais, outre ces offrandes des cieux, c’est comment, tenter de faire rire ces gens affalés dans l’herbe, couchés sur des couvertures ou assis sur des chaises de camping, qui sirotent leur bibine, mangent des crudités ou flattent leur chien ? « On doit vivre avec beaucoup, beaucoup de distractions », confie Colin Boudrias. Il y a quelques semaines, des adolescentes jouaient à la cachette et criaient juste à côté de ce qu’on appelle la scène (même s’il n’y a pas vraiment de scène). Une autre fois, un bluesman amateur se plaisait à interrompre les humoristes avec son harmonica. « Comme les rires se perdent plus que dans un bar ou une salle, c’est un peu pour nous comme s’entraîner avec des poids. »

Bien qu’elles soient d’abord nées lors du premier été pandémique afin d’apaiser les humoristes se languissant de retrouver un public (et vice-versa), de pareilles soirées d’humour en extérieur pourraient rester, surtout que plusieurs événements comiques présentés dans les bars prennent congé au début de la belle saison. « Le début de l’été, c’est en plein le moment où beaucoup d’humoristes ont besoin de roder des numéros, parce que c’est la saison des galas [Juste pour rire, Zoofest, ComediHa !], et on doit se battre pour avoir de l’espace dans les quelques soirées qui restent », souligne Colin Boudrias. Le Bordel n’a pas de place pour vous dans son alignement ? Le parc vous attend.

Il est maintenant presque 21 h, le soleil se couche derrière l’humoriste Simon Boisvert, qui se moque de sa propre peur de voyager pendant qu’un avion passe juste au-dessus. Un vieux monsieur à vélo s’arrête un instant, plisse les yeux, visiblement confus par ce qui se déploie devant lui. « What is this ? » demande-t-il au jeune homme à côté. « Jokes », lui répond-il laconiquement. « On espère que vous allez revenir la semaine prochaine, conclut l’animateur Mathieu Chiasson, pour voir par quel nouvel animal Colin va être déconcentré. »

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