Décès de Fernand Ouellet, un historien à la fois «adulé» et «honni»

Né en 1926, au Lac-Saint-Jean, Fernand Ouellet acquiert très tôt des réflexes en porte-à-faux avec le milieu universitaire de l’époque.
Photo: Courtoisie Né en 1926, au Lac-Saint-Jean, Fernand Ouellet acquiert très tôt des réflexes en porte-à-faux avec le milieu universitaire de l’époque.

L’un des historiens canadiens les plus importants du XXe siècle, Fernand Ouellet, s’est éteint le 28 juin dernier à l’âge de 94 ans. Ses écrits à contre-courant de la pensée nationaliste de la Révolution tranquille auront bouleversé l’écriture de l’histoire du Québec.

Né en 1926, au Lac-Saint-Jean, d’une modeste famille de bûcherons, Fernand Ouellet acquiert très tôt des réflexes en porte-à-faux avec le milieu universitaire de l’époque.

Quand il publie en 1966 sa thèse de doctorat Histoire économique et sociale du Québec, 1760-1850, le milieu des historiens québécois nationalistes monte aux barricades.

Ses conclusions contredisent les thèses officielles qui voient la Conquête de 1759 comme une catastrophe ayant sapé l’élan civilisationnel du Québec. Au contraire, selon lui, « ce n’était pas la Conquête qui était responsable du retard économique du Canada français, mais la mentalité des Canadiens français, des Québécois de l’époque. C’était des paysans qui ne modernisaient pas leur agriculture, en comparaison des fermiers d’origine britannique, par exemple », explique Yves Frenette, professeur à l’Université de Saint-Boniface et proche de l’historien durant une dizaine d’années. Les résistances au progrès viennent des Québécois eux-mêmes, et non pas de l’extérieur, soutient Fernand Ouellet dans ses écrits.

La figure de proue de ce qu’on appelle « l’école de Québec » entame alors des années de débats pugnaces avec ses collègues historiens, « particulièrement avec ses ennemis de l’école de Montréal, Maurice Séguin et Michel Brunet, qui, eux, étaient très nationalistes », rappelle Yves Frenette.

« C’est vraiment la personne contre qui les autres historiens ont réagi pendant plusieurs années », ajoute Colin Coates, qui a eu Fernand Ouellet comme directeur de thèse de doctorat. À l’inverse, on apprécie ses écrits au Canada anglais, « sans vraiment comprendre tous les aspects de son œuvre ».

Non seulement les conclusions de Ouellet contredisent la pensée de l’époque, mais ses méthodes de recherche révolutionnent aussi la façon d’écrire l’histoire. Il introduit dans l’historiographie québécoise « l’école des annales », une démarche venue de la France qui s’éloigne de l’étude des événements politiques, de l’histoire des grands hommes pour plutôt étudier l’histoire des paysans et des ouvriers, et analyser les grands mouvements de fond.

Pour nourrir sa réflexion, Ouellet plonge ainsi dans les données quantitatives de l’histoire. Prix agricoles, actes notariés, recensements ; rien n’échappe à ce bourreau de travail. Son souci du détail impose le respect parmi ses collègues, même ceux qui désapprouvent ses conclusions.

« Si, par exemple, on discutait de politique et qu’on n’était pas d’accord, le mois suivant, il avait constitué un dossier de presse pour me montrer que j’avais tort », se remémore Yves Frenette.

Publication décriée

« Il a été probablement l’historien canadien le plus adulé et le plus honni », estime M. Frenette. Plus trudeauiste que Pierre Elliott Trudeau lui-même, Ouellet connaîtra sa part de rebuffades.

Au début des années 1960, il publie un livre qui expose la correspondance de Julie Bruneau-Papineau, épouse de Louis-Joseph Papineau. Or, les descendants de Papineau, dont le grand tribun nationaliste Henri Bourassa fait partie, s’opposent à cette publication. « Fernand Ouellet a été poursuivi par les filles d’Henri Bourassa et a perdu son procès. On l’accusait d’avoir utilisé des archives sans avoir demandé la permission de la famille. Il a été obligé de retirer son livre du marché », relate Yves Frenette.

À ce « traumatisme » s’ajoute un départ, sans doute forcé, de l’Université Laval.

Il partira alors pour enseigner à l’Université Carleton, puis à l’Université d'Ottawa pour terminer sa carrière à l’Université York. À la fin de sa vie, « il s’était complètement isolé des collègues historiens du Québec. Il voyait tout le monde comme des nationalistes, moi y compris », raconte Yves Frenette. « Il s’est auto-exilé en fait, parce qu’il ne se reconnaissait plus dans le Québec nationaliste. »

Ses derniers écrits datent de 2005 et explorent la contribution des Franco-Ontariens à l’histoire du Canada.

Il a occupé le poste de président de la Société historique du Canada dans les années 1970 et a été décoré en 1979 du titre d’Officier de l’Ordre du Canada.
 



Une version précédente de ce texte, qui faisait mention de la Conquête de 1867, a été modifiée.

 

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