Les déficits plombent le virage numérique de BAnQ

Sans un solide coup de barre, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) continuera de s’enfoncer de plus en plus dans les déficits, préviennent des experts indépendants. Sa principale subvention de fonctionnement, octroyée par le ministère de la Culture, était en 2020 de 50,7 millions de dollars. C’est 1,5 million de moins qu’en 2009, alors que les frais, eux, n’ont pas cessé d’augmenter. Résultat : BAnQ n’a présentement pas les moyens d’entamer son grand virage technologique, urgent si elle veut rester pertinente parmi les grandes bibliothèques du XXIe siècle.

Alors que BAnQ est à la recherche de son prochain président-directeur général, qui tiendra la barre de ce navire amiral des bibliothèques et archives au Québec, son budget s’écrit à l’encre rouge. Loin de se résorber, le manque à gagner au seul chapitre des dépenses de fonctionnement devrait ainsi passer d’un peu plus de 2,3 millions en 2020 à presque 9 millions en 2025, pour un déficit accumulé frôlant les 34 millions en six ans, a estimé la firme comptable Raymond Chabot Grant Thornton (RCGT) dans son diagnostic stratégique. Le Devoir a pu obtenir le document, réalisé à la demande de BAnQ et du ministère de la Culture et des Communications (MCC) et daté du 30 avril 2020, par la Loi d’accès à l’information.

L’écart financier se creuse encore plus lorsqu’on élargit le regard aux investissements requis pour le simple maintien des bâtiments, du parc informatique et des collections, sans parler des nouveaux projets déjà en cours, notamment en matière de virage numérique, prévient-on. Extrêmement variables selon les années, ces autres manques à gagner pourraient dépasser les 8 millions (en 2024 et 2025), voire le double (en 2022), pour un déficit accumulé, en matière d’investissements, dépassant les 50 millions en six ans.

Dotée d’un budget annuel de 91 millions, BAnQ compte sur un financement provenant à 81 % du gouvernement du Québec et à 14 % de la Ville de Montréal, les 5 % restants venant du gouvernement fédéral et de revenus autonomes, tels que la location de salles, l’utilisation payante de ses stationnements et les revenus de sa boutique. Or, la tendance des dernières années et les informations disponibles laissent entrevoir, au mieux, une stagnation du financement de Québec que l’indexation de la contribution de la Ville de Montréal ne suffira pas à compenser alors que, de leur côté, les dépenses et les salaires suivront au moins l’augmentation du coût de la vie (+2 % par année), observe RCGT.

« Au cours des dernières années, l’augmentation des coûts n’a pas été suivie d’une augmentation équivalente de la contribution gouvernementale », explique BAnQ quand on lui demande la cause de ces déficits. « En 2008-2009, la contribution du gouvernement du Québec totalisait 52,1 millions, tandis qu’en 2021-2022, elle était de 47,7 millions. Celle de la Ville de Montréal est par ailleurs passée de 7,4 millions à 12 millions (l’entente est actuellement en processus de renouvellement). En combinant ces deux contributions, BAnQ aura ainsi reçu autour de 60 millions ces 13 dernières années. Les salaires et autres coûts augmentent chaque année. »

Déficits interdits

Guy Berthiaume, bibliothécaire et archiviste du Canada émérite, ex-président de BAnQ jusqu’en 2014, a lu ce diagnostic stratégique à la demande du Devoir. « Au moment où je suis arrivé, en 2009, la subvention de fonctionnement [du gouvernement du Québec] était supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui, dit-il à son tour. Non seulement elle n’a pas augmenté au rythme de l’inflation, mais elle a diminué. En 2009, elle était de 52,2 millions. Dix ans plus tard, elle était de 50,7 millions. Vous pouvez imaginer l’effet. » M. Berthiaume ajoute qu’à l’époque, « les effectifs comptaient 757 personnes. Je vois aujourd’hui qu’il y a 582 employés », poursuit-il, si l’on ne compte que les employés à temps complet.

De plus, le fait que BAnQ soit une société d’État lui interdit de faire un déficit. « Nous avons obtenu du gouvernement l’autorisation de présenter un budget déficitaire au MCC ces deux dernières années, soit pour 2019-2020 et 2020-2021 », précise BAnQ. Au cabinet de la ministre de la Culture, Nathalie Roy, on rappelle que le gouvernement a augmenté le budget de fonctionnement de l’institution à deux reprises, en 2020 et en 2021, soit les deux années déficitaires.

« On n’a pas hésité à soutenir BAnQ et on continuera de le faire », affirme l’attaché de presse, Louis-Julien Dufresne. « C’est une institution importante pour l’offre culturelle au Québec et Nathalie Roy y croit fermement. » Plus de 3 millions de dollars supplémentaires au soutien habituel pour faire face aux effets de la pandémie seront versés, avance-t-il.

« Une bonification des crédits de fonctionnement a été obtenue dans le cadre des mesures budgétaires 2020-2021, à raison de 2 millions en 2020-2021 et de 3,5 millions en 2021-2022, et 5 millions sont prévus en 2022-2023. De plus, notre gouvernement a octroyé 2,7 millions sur trois ans pour le volet numérique des activités de BAnQ lors de notre premier budget, en 2019-2020. »

Choisir son retard numérique

Dans son diagnostic, RCGT dit avoir constaté « un manque de visibilité à long terme sur les projets. La gestion est sur du court terme, sans prévision des impacts financiers lorsqu’un projet est livré ». La firme comptable s’étonne aussi que le budget alloué au maintien et au remplacement de ses équipements informatiques n’équivaille qu’à 2 % de leur valeur totale (51 millions), alors que la norme serait plutôt de 15 %. Mais l’avenir n’est pas tout noir, un virage numérique ayant le pouvoir, selon elle, d’améliorer de 20 % à 40 % les performances en matière d’augmentation des revenus ou d’économies dans le budget de fonctionnement.

Reste que les coûts du grand virage technologique que doit prendre BAnQ de manière urgente, selon le p.-d.g. sortant Jean-Louis Roy, ne sont pas inclus dans ce diagnostic. « Ils sont en cours d’évaluation et pourraient s’avérer importants », a précisé la directrice des communications de BAnQ, Luci Tremblay.

Guy Berthiaume dit lui aussi « que BAnQ n’a pas les moyens actuellement d’effectuer la transformation numérique qui s’impose et qu’elle doit recevoir des fonds supplémentaires pour le faire ». « C’est normal », ajoute celui qui a aussi dirigé Bibliothèque et Archives Canada (BAC), puisque l’institution et sa structure financière ont été pensées à l’aube de l’explosion des nouvelles technologies.

« À part Amazon et Google, personne n’a les moyens financiers de tenir le rythme des avancées technologiques, estime l’historien et archiviste. Ni BAC, ni la Library of Congress aux États-Unis. Personne n’est en avant du défilé. Mais il faut choisir à quel degré de retard on accepte d’être. Les institutions publiques n’ont pas les moyens des grandes entreprises privées. » À BAnQ, la demande pour des services en personne reste très importante. « Il vient deux millions de personnes par année à la Grande Bibliothèque. On ne peut pas dire qu’on va tout rendre virtuel et qu’on va fermer les portes, ça ne marcherait pas. C’est actuellement le défi de tous les GLAM [ces institutions de la mémoire que sont les galeries, bibliothèques, archives et musées] : à la fois assurer les services en personne et développer du virtuel avec des budgets constants. »

M. Berthiaume rappelle les conclusions de l’étude Economic Valuation of the British Library menée en 2019 par Oxford Economics. Le retour sur l’investissement pour les GLAM canadiens est d’un ratio de 3,9. « Pour chaque dollar investi, la société reçoit une valeur de quatre dollars en retour », précise le spécialiste.

Augmenter les revenus de la bibliothèque

Le diagnostic stratégique de BAnQ fait des recommandations pour en augmenter les revenus autonomes. Certaines touchent au coeur du mandat des bibliothèques. Diminuer les sites régionaux d’archives nationales pour privilégier des sites centralisés d’entreposage et un réseau de transport entre les sites. Demander des frais de gestion aux services d’archives privéesagréés sur les subventions que BAnQ leur reverse. Ou explorer « le potentiel de tarification pour des événements ou activités […], incluant les visites scolaires », lit-on. Car si la loi impose l’abonnement et l’accès gratuit aux catalogues et aux collections, « rien n’oblige à ne pas tarifer les autres activités et services, tels que les activités de formation ou événements de médiation culturelle », avance le diagnostic. Quelle part de ces suggestions devra appliquer BAnQ ? « Le ministère [de la Culture] a demandé à BAnQ de lui faire part de ses intentions concernant l’ensemble des recommandations inscrites dans le rapport », a précisé le cabinet de Nathalie Roy.
 

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