Les Sulpiciens ouvrent les portes de leur bibliothèque

Jusqu’ici, ces précieux documents n’étaient que l’apanage des chercheurs, des érudits et des théologiens.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jusqu’ici, ces précieux documents n’étaient que l’apanage des chercheurs, des érudits et des théologiens.

La plus grande collection de livres rares et anciens du Québec s’ouvre pour la première fois au grand public. Les Sulpiciens de Montréal partagent leurs archives près d’un an après avoir licencié tous les professionnels qui ont la tâche de veiller sur ce patrimoine historique.

L’escalier de bois qui mène à ladite bibliothèque proclame la solennité des lieux. Sous les voûtes érigées en 1867, les centaines de reliures de cuir subtilement gravées laissent deviner un âge encore plus vénérable. Ici : une édition du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau de 1796. Là : la première traduction française des écrits du philosophe John Locke, datée de 1755. Les plus anciens ouvrages de la collection des Sulpiciens remontent à la première moitié du 16e siècle.

Le répertoire de 155 000 volumes réparti sur six étages recèle aussi des trésors du Québec moderne. Une copie des œuvres du poète Roland Giguère se cache quelque part parmi les kilomètres de rayon, où loge également une version en parfait état du Refus global d’Émile Borduas, pour ne nommer que ceux-là.

Tous les livres de cette collection privée sont désormais accessibles gratuitement au grand public. Jusqu’ici, ces précieux documents n’étaient que l’apanage des chercheurs, érudits et théologiens.

Patrick Dionne, bibliothécaire et nouveau maître des lieux depuis avril, confie que d’innombrables documents rares dorment encore sous ces voûtes, ignorés. « On fait des découvertes tous les jours ! » Près d’un tiers des ouvrages de la collection se retrouvent dans le catalogue numérique. Pour le reste, « ça avance ».

Le seul employé qui se consacre à la préservation de ce patrimoine a auparavant travaillé une douzaine d’années à la conservation d’une collection similaire, celle de l’ordre des Dominicains, qui compte 80 000 titres.

Patrimoine national

Cette réouverture survient près d’un an après une controverse qui a secoué le milieu de la muséologie. En août dernier, six employés chargés de veiller à la conservation de ces riches archives ont été licenciés en bloc, du jour au lendemain. « On pense que tout est mort, tout est fini ici. Non. Ce n’est pas mort, ce n’est pas fini », se défend maintenant Jaime Alfonso Mora, recteur de l’Institut de formation théologique de Montréal depuis un peu moins d’un an.

Le licenciement des archivistes, conservateurs et techniciens à l’automne dernier relève d’une « restructuration », plaide-t-il. Le manque de fonds, couplé à une équipe « qui n’avait pas la formation professionnelle », explique ces mises à pied. Certains des anciens employés de la bibliothèque y travaillaient depuis plus de dix ans.

Aujourd’hui, le prêtre originaire de Colombie veut tourner la page sur cet épisode et démontrer sa bonne foi. Il jure vouloir « investir des ressources humaines, logistiques et financières pour préserver ce patrimoine social et académique ». L’achat de nouveaux livres figure parmi ses plans. « Si on en veut plus, il faudra que le gouvernement en fasse plus. Il faudra que la société en fasse plus », pondère le prêtre. Il suggère la mise sur pied d’un « centre culturel » ou d’un cercle des « amis de la bibliothèque » qui permettrait de pérenniser la sauvegarde de l’institution à long terme.

S’il ouvre maintenant les portes de ce temple du savoir au public, c’est « pour que la culture se rende aux gens, au peuple ». Les Sulpiciens sont des « éducateurs par nature », rappelle M. Mora. En effet, les prêtres sulpiciens, présents à Montréal depuis 1657, se distinguent des autres congrégations par le rejet des vœux de pauvreté et un zèle pour le savoir et sa diffusion. Bien entendu, le cœur de leur collection livresque tourne autour de la théologie et la philosophie.

Préservation

Quant à la préservation immédiate de cette collection inestimable, le recteur de l’Institut de formation théologique de Montréal se montre rassurant. Lui, son bibliothécaire et un système numérique veillent constamment sur la lumière, l’humidité et la température des salles. Les mécanismes de protection contre le feu et l’eau ont été vérifiés. Puis, quantité de verrous et de cadenas bloquent l’accès aux intrus.

Jean Rey-Regazzi, muséologue et fin connaisseur du patrimoine de ces anciens seigneurs de Montréal, voit d’un bon œil la redécouverte éventuelle des archives par le public. Par contre, cette valse de licenciements et d’embauches, « c’est deux pas en arrière pour faire un pas en avant ». Il aurait surtout aimé que la transition entre les équipes se déroule plus rondement.

« Tout le savoir qui a été compilé n’est pas perdu, mais il n’y a eu personne pour faire la passation de pouvoirs entre l’univers culturel de Saint-Sulpice [l’ancien organisme de conservation des archives] et cette nouvelle initiative. »

Celui qui a veillé une vingtaine d’années sur ces volumes, Jean-Pierre Lussier, lui-même prêtre sulpicien, juge « inacceptable » cette brusque transition. Un seul employé pour préserver ces milliers de documents précieux « n’est pas suffisant », d’autant plus que les anciens conservateurs étaient tous très qualifiés, selon lui. Le nouveau bibliothécaire, « il va falloir qu’il fasse des miracles ». 

« Le gouvernement ne nous a jamais boudés », ajoute-t-il. « Il a toujours répondu à nos demandes d’aide. Mais, il faut du personnel compétent pour faire des demandes. »

Le public peut accéder dès cette semaine à la bibliothèque des Sulpiciens, les mardi, jeudi et samedi. Un abonnement est cependant requis pour les emprunts. On pourra aussi monter aux étages consacrés aux livres rares et fragiles, mais sur demande et après validation des intentions des visiteurs. Patrick Dionne propose par ailleurs aux intéressés des visites guidées.

Les détails de ces tours guidés se trouvent sur le site internet de l’Institut de formation théologique de Montréal.


Les 14e et 15e paragraphes de l'actuel texte, contenant la réaction de Jean-Pierre Lussier, ont été ajoutés dans la journée du 30 juin.

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