L’art et la science pour se réapproprier le Saint-Laurent

Un plat du restaurant Vin Papillon, situé à Montréal, met en vedette l’oursin, une ressource comestible du fleuve Saint-Laurent.
Photo: Annick MH de Carufel Archives Le Devoir

Un plat du restaurant Vin Papillon, situé à Montréal, met en vedette l’oursin, une ressource comestible du fleuve Saint-Laurent.

Hugo Latulippe a longuement réfléchi sur le rôle de l’art dans la société, lui qui a signé l’essai Pour nous libérer les rivières : Plaidoyer en faveur de l’art dans nos vies, chez Atelier 10. Aussi était-il tout désigné pour animer le colloque sur la mobilisation par l’art autour du fleuve Saint-Laurent, qui se tenait vendredi dernier au Centre d’art de Kamouraska. Citant le scientifique David Suzuki et le médecin et poète Jean Désy, Hugo Latulippe redonne à l’art son pouvoir de changement, en rappelant que le recours aux idées et à la connaissance est insuffisant pour vraiment changer nos façons de faire. « Sans une part de ce qu’on est, de la sensibilité, de l’intuition et des sentiments, on ne parviendra pas à changer notre manière d’être au monde, à faire des ponts entre ce qu’on sait et ce qu’on ressent », dit-il.

Ce fleuve, donc, est nourriture artistique et nourriture terrestre. Pour prendre ses immenses mesures, il faut lui être attentif dans toutes ses dimensions, car il draine pas moins de 25 % de l’eau potable du monde, disait Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec.

Une autoroute ?

Ce fleuve majestueux est habité par les Autochtones depuis au moins 10 000 ans. Mais c’est au 19e siècle qu’on a commencé à lui nuire, dit Mme Simard. « C’est dans ces années-là qu’on a commencé à faire un dragage intensif, principalement entre Québec et Montréal, en creusant le fond du Saint-Laurent pour favoriser le transport de marchandises par bateau ». Ce dragage s’est poursuivi jusque dans les années 2000, et certains dragages d’entretien se poursuivent aujourd’hui. « Le principal problème, dit-elle, c’est qu’on voit avant tout le Saint-Laurent comme un moteur de développement économique et comme une autoroute ». « On est prisonniers de notre manque d’imagination », ajoute-t-elle, quant à la possibilité de faire les choses autrement.

Photo: Maryse Goudreau, «Mise au monde» (2017)

Photo tirée de l’exposition «Mise au monde» (2017), présentée à Dazibao jusqu’au 17 février 2018 dans le cadre de la résidence de production-diffusion PRIM-Dazibao.

Pour le connaître, pour l’apprécier, pour se l’approprier, il faut s’approcher du Saint-Laurent, jusqu’à le manger. Mélanie Lemire, chercheuse de l’Université Laval, spécialiste en épidémiologie environnementale, parlait pour sa part du mouvement Manger notre Saint-Laurent, qui a vu le jour en collaboration avec la cheffe Colombe Saint-Pierre, militante de l’alimentation locale et propriétaire du restaurant Chez Saint-Pierre, dans le Bic.

« On s’est demandé pourquoi les produits du Saint-Laurent ne se retrouvent pas dans notre assiette, l’anguille ou l’esturgeon, par exemple », dit Mélanie Lemire.

« Malheureusement, dit-elle, au sujet d’une collecte d’informations qui s’est faite à Sainte-Thérèse-de-Gaspé, la pêche au Québec a souvent été extractive. On envoyait nos plus beaux filets de morue à l’étranger. Et les gens allaient manger les restes, les têtes de morue, les bajoues de morue, sur les courroies à l’extérieur des usines. Il y a des aînés qui nous ont dit : “si c’était pas des têtes de morue, on serait morts de faim”».

La chercheuse a découvert des données stupéfiantes. « On exporte 80 % des produits qu’on pêche et qu’on cueille au Québec alors qu’ils sont de qualité exceptionnelle. Et on importe 89 % des denrées qu’on consomme ».

À cet égard, Hugo Latulippe rappelle que ce sont des personnes âgées de l’île verte qui ont enseigné à ses enfants comment pêcher l’oursin, une ressource du fleuve. Or, la majorité des produits de la pêche prélevés dans le Saint-Laurent sont exportés vers des contrées lointaines, notamment en Asie.

« Notre culture n’est plus très maritime. Pourtant, on est venus par l’eau, on est des gens de l’eau. On a eu une culture maritime », dit-il.

Faire collaborer l’art et la science

Parallèlement, des chercheurs en histoire de l’art présentaient des possibilités de collaboration entre artistes et scientifiques qui, ensemble, peuvent nous aider à développer une vision plus complète du monde. L’historienne de l’art Ève de Garie-Lamanque abordait les travaux de Yann Pocreau, qui a travaillé en étroite collaboration avec les scientifiques de l’observatoire du Mont-Mégantic. Le fruit de ses recherches est l’objet d’une exposition présentée jusqu’au 1er août au Musée des beaux-arts de Montréal. Les appareils sophistiqués des scientifiques ont permis à Pocreau de produire des images de la lune, une carte des trous noirs connus ou potentiels, qui permet au spectateur de traduire les connaissances accumulées en cette matière.

Ève de Garie-Lamanque mentionnait également les travaux effectués par l’artiste Maryse Goudreau qui a écrit Une histoire sociale des bélugas, à la fois livre d’artiste et pièce de théâtre, dans lequel elle a colligé toutes les occurrences du mot « béluga » dans les débats de l’Assemblée nationale entre 1929 et 2015. On y apprend, entre autres, que le gouvernement du Québec a déjà encouragé la destruction du plus grand nombre de bélugas possibles, parce qu’on croyait alors que cette espèce était la source de la disparition des autres poissons.

Notre journaliste était l’invitée du Centre d’art de Kamouraska

À voir en vidéo