Jeanne Lamon, l’incarnation de la musique baroque

«Figure influente» de la musique baroque, Jeanne Lamon a été à la tête de l’orchestre Tafelmusik de Toronto durant 33 ans, jusqu’en 2014. Elle a aidé à positionner sa ville d’adoption comme un des centres les plus importants de musique baroque sur le continent nord-américain.
Photo: Sian Richards «Figure influente» de la musique baroque, Jeanne Lamon a été à la tête de l’orchestre Tafelmusik de Toronto durant 33 ans, jusqu’en 2014. Elle a aidé à positionner sa ville d’adoption comme un des centres les plus importants de musique baroque sur le continent nord-américain.

La directrice émérite de l’orchestre Tafelmusik de Toronto, Jeanne Lamon, est décédée d’un cancer dimanche à Victoria, en Colombie-Britannique à l’âge de 71 ans. Sous sa direction, Tafelmusik était devenu l’ensemble baroque le plus connu et le plus enregistré d’Amérique du Nord.

Tafelmusik a été l’orchestre baroque venu du Nouveau Monde invité à une table alors monopolisée par des Européens. L’ensemble fondé par Kenneth Solway et Susan Graves avait deux ans à peine quand la violoniste Jeanne Lamon en prit la direction musicale, en 1981. C’est une dizaine d’années plus tard qu’une fenêtre s’ouvrit, le producteur Wolf Erichson montant pour Sony un catalogue de musique ancienne et baroque.

Erichson décida de travailler avec quelques Flamands à la notoriété déjà bien établie, tels Anner Bylsma ou Paul Van Nevel, mais aussi de donner sa chance à cet orchestre canadien alors inconnu des mélomanes internationaux.

Un catalogue majeur

Le travail réalisé par Jeanne Lamon entre 1981 et 1991 portait ses fruits, et Tafelmusik se montra à la hauteur de la confiance que lui avait témoignée Erichson. La conjoncture était alors unique : le CD était en plein essor, Sony cherchait à créer le plus beau catalogue du monde et avait débauché pour cela le Philharmonique de Berlin et les vedettes de la baguette (Abbado, Giulini, Kleiber, Barenboïm…). Wolf Erichson, chargé du volet baroque, l’étiquette « Vivarte », n’était pas « un » producteur, mais « le » gourou absolu du métier. Fondateur de « Seon » et « Das alte Werk », il avait mis le pied à l’étrier dans les décennies précédentes, à Nikolaus Harnoncourt, Frans Brüggen, Gustav Leonhardt et Sigiswald Kuijken, le maître de Jeanne Lamon à Amsterdam.

C’est avec cette aura, cette bénédiction, que Jeanne Lamon entrait dans l’arène mondiale. Elle sut convaincre, représentant une voie du bon goût équilibré (CD des Concertos pour cordes de Vivaldi, avec Anner Bylsma au violoncelle en 1994), alors que l’heure était à la surenchère interprétative, voire au trash vivaldien.

Jeanne Lamon a aussi eu le très bon goût de savoir s’effacer lorsque les enjeux de marketing nécessitaient la présence d’un « vrai chef ». C’est Bruno Weil qui fut majoritairement associé à ces enregistrements, à une époque où les orchestres baroques sur instruments anciens investissaient la musique de la période classique : Tafelmusik concurrençait chez Sony les enregistrements Mozart, Haydn et Beethoven de Hogwood (L’Oiseau Lyre), Norrington (EMI), Gardiner (Archiv) et Harnoncourt (Teldec).

Jeanne Lamon œuvrait en violon solo de son orchestre dans les symphonies de la période Sturm und Drang (tempête et passions) puis les Symphonies parisiennes de Haydn. Dans les Messes et La création de Haydn, comme dans le Requiem de Mozart, Tafelmusik était associé au fameux chœur d’enfants de Tölz, en Autriche. Avec Bruno Weil, Tafelmusik enregistra les Symphonies et, surtout, les Concertos de Beethoven, dont la meilleure version sur instruments anciens des Concertos pour piano de tout le catalogue, encore à ce jour, avec en soliste Jos van Immerseel au pianoforte.

Ambassadrice

Pendant presque quinze ans, Jeanne Lamon et Tafelmusik n’ont pas seulement innervé la vie musicale torontoise, mais ont pris le premier rang de la musique baroque en Amérique du Nord du point de vue du rayonnement et de la qualité. Toronto, Montréal et Boston restent aujourd’hui encore les trois centres importants de musique baroque sur le continent.

Ce n’est pas pour rien que le Conseil des arts du Canada a parlé de Jeanne Lamon comme d’une « figure extrêmement influente de la vie musicale du Canada ». Les réalisations discographiques de l’ensemble qu’elle menait ont montré qu’un orchestre baroque d’Amérique du Nord pouvait se mesurer aux ensembles européens.

À la tête de Tafelmusik, Jeanne Lamon a tenu le flambeau pendant 33 ans, jusqu’en 2014. Aux prises avec des problèmes grandissants d’intonation, elle a su passer le relais à Elisa Citterio. Jeanne Lamon avait aussi créé un programme estival de formation sur l’interprétation baroque à Toronto et dirigeait la Health Arts Society of Ontario, organisme offrant des concerts aux personnes âgées en RPA et en CHLSD. La violoniste s’était retirée en Colombie-Britannique en 2019 avec sa conjointe, la violoncelliste Christina Mahler.

À l’annonce de la mort de Jeanne Lamon les hommages se sont multipliés. « Chaque note que Tafelmusik jouera sera dédiée à sa mémoire », a déclaré Elisa Citterio, la directrice musicale de Tafelmusik. Le directeur musical de la Canadian Opera Company, Johannes Debus, bercé par les CD « Vivarte » dans sa jeunesse, a souligné « l’excellence artistique couplée avec une joie contagieuse, une présence lumineuse et un esprit pionnier ». Karina Gauvin, faisant part de sa « profonde tristesse », a écrit : « Merci du fond du cœur pour tout ce que tu as accompli pour la scène baroque au Canada ainsi qu’à l’étranger et les centaines de milliers de vies que tu as touchées. » La directrice générale de Tafelmusik, Carol Kehoe, n’a pas manqué de rappeler l’engagement de tous les instants de Jeanne Lamon pour son « bébé », « un ensemble baroque qui s’est développé pour devenir une puissance reconnue dans le monde entier ». 

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