Des musées verts d’envie devant les Espaces bleus

Plusieurs musées installés en région déplorent de ne pas avoir été consultés et craignent un dédoublement qui risque de leur nuire.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Plusieurs musées installés en région déplorent de ne pas avoir été consultés et craignent un dédoublement qui risque de leur nuire.

Des voix s’élèvent contre les Espaces bleus que compte créer le gouvernement Legault. Plusieurs directions de musées régionaux craignent un dédoublement et redoutent que ce réseau parallèle vienne créer une concurrence déloyale avec leurs institutions en mal de financement depuis des années.

« On a déjà un réseau de musées qui mettent en valeur l’histoire culturelle de leur région. Et là, on veut créer ce réseau qui aura la même mission, mais qui pourra, lui, compter sur beaucoup plus d’argent. C’est un non-sens », déplore Mélanie Girard, directrice du Musée du Bas-Saint-Laurent, situé à Rivière-du-Loup.

Jeudi dernier, le premier ministre, François Legault, a dévoilé les grandes lignes de son projet d’Espaces bleus.

L’idée est d’acquérir et de restaurer des bâtiments patrimoniaux dans chaque région de la province pour y créer de nouveaux musées consacrés à la culture et à l’histoire du Québec. Ces lieux permettront de promouvoir le tourisme et de renforcer la fierté d’être Québécois, souhaite M. Legault. Le Musée de la civilisation de Québec s’occupera de la conception, de la production et de l’installation des expositions permanentes et temporaires.

Après l’emballement général de voir le gouvernement investir une somme record de 259 millions de dollars dans la conservation du patrimoine bâti et dans le développement de la muséologie, les inquiétudes ont peu à peu pris toute la place. Plusieurs musées installés en région déplorent de ne pas avoir été consultés et craignent un dédoublement qui risque de leur nuire.

« Comment pourrons-nous rester attractifs auprès du public et rivaliser contre ces Espaces bleus au budget sans commune mesure comparé au nôtre », s’inquiète Guylaine Simard, directrice générale du Musée du Fjord à Saguenay.

D’autres institutions consultées par Le Devoir partagent la même inquiétude. Devant ce nouveau concurrent de taille, certaines appréhendent la disparition des établissements ayant déjà du mal à survivre.

L’argent pour les Espaces bleus a beau provenir d’une enveloppe distincte, prévue lors du budget 2019-2020, celle réservée aux musées existants n’a pas grossi d’un pouce dans les dernières années.

« Je comprends la volonté de sauver des bâtiments patrimoniaux, mais a-t-on vraiment besoin d’y créer de nouveaux musées ? Pourquoi ne pas consolider ceux déjà existants, en mal de financement ? » se demande Christian Marcotte, directeur général du Musée des cultures du monde, situé à Nicolet, dans le Centre-du-Québec.

Il trouve « difficile » de voir ce quart de milliard passer sous leur nez, alors qu’ils sont nombreux à se battre pour maintenir en place leur institution. « Ça coûte cher, de faire fonctionner un musée et de l’entretenir. Nos dépenses augmentent chaque année, mais les subventions du gouvernement restent les mêmes. Ça donne peu de marge de manœuvre pour élever les standards », souligne-t-il.

Je comprends la volonté de sauver des bâtiments patrimoniaux, mais a-t-on vraiment besoin d’y créer de nouveaux musées ? Pourquoi ne pas consolider ceux déjà existants, en mal de financement ?

 

Le professeur retraité de l’Université Laval Philippe Dubé, qui a enseigné la muséologie pendant 30 ans, rappelle que cela fait des années que le financement alloué aux musées est insuffisant. Il a peu augmenté, suivant à peine l’inflation. « Quand on doit couper quelque part, c’est toujours en culture et, souvent, ce sont les musées qui en payent le prix. » L’ex-professeur ne serait d’ailleurs pas étonné de voir les Espaces bleus subir le même sort d’ici quelques années.

Réactions politiques

S’ils saluent la volonté du gouvernement de vouloir mettre en avant la culture et l’histoire québécoise, tout en protégeant une partie du patrimoine bâti, les partis d’opposition soulèvent aussi des doutes au sujet des Espaces bleus.

« Le Québec compte un réseau de 400 musées qui ont un urgent besoin de ressources financières. […] Nous souhaitons que le projet caquiste ne se fasse pas à leur détriment », a affirmé la députée libérale Christine St-Pierre.

Pascal Bérubé, du Parti québécois, abonde dans son sens. Il se dit aussi préoccupé par l’endroit « où seront situés ces espaces et qui décidera de leur contenu ».

Ce nouveau réseau est « un bon prétexte pour rénover des pièces de notre patrimoine immobilier » en offrant au public « des espaces de culture et d’histoire », a déclaré la solidaire Catherine Dorion. « Reste à voir ce qui verra véritablement le jour avant les élections, a-t-elle ajouté. En espérant que le concept d’Espaces bleus ne devienne pas un autre Panier bleu : une bonne idée mal aboutie. »

Un Espace bleu littéraire?

Ils avaient présenté leur projet de Maison de la littérature du Québec pour revaloriser la bibliothèque patrimoniale Saint-Sulpice de Montréal. Ils le proposent maintenant pour occuper l’un des futurs Espaces bleus. La Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie, ses quelque 50 000 imprimés et 1200 oeuvres encadrées, l’Académie des lettres du Québec et la Fondation Émile-Nelligan aimeraient réunir leurs organismes et collections en une Maison bleue de la littérature. En partenariat avec le Centre d’archives Gaston-Miron et le Centre de recherche interuniversitaire en littérature et culture du Québec, cet Espace bleu littéraire s’articulerait autour d’expositions sur l’imprimé, sur les livres d’art et d’artistes et sur les archives multimédias de la littérature, y compris sa mise en musique et en chansons. C’est dans une lettre adressée à la ministre de la Culture, Nathalie Roy, ainsi qu’au Devoir, que M. Dostie et les organismes partenaires font valoir leur idée.

Catherine Lalonde

Déménagement précipité

C’est en écoutant M. Legault dévoiler son concept des Espaces bleus que les étudiants et chercheurs en archéologie de l’Université Laval ont appris qu’ils devraient prochainement quitter leurs laboratoires. Le pavillon Camille-Roy du Séminaire de Québec, où ils sont installés depuis 16 ans, a été choisi pour devenir le premier Espace bleu à la tête du réseau.

« On ne sait toujours pas où seront nos prochains locaux », déplore Laurence Ferland, coordonnatrice générale de l’association étudiante du Département des sciences historiques de l’Université Laval, ARTÉFACT. « On sait juste qu’on doit déménager bientôt et qu’une équipe du Musée de la civilisation va nous aider », ajoute-t-elle. Le déménagement risque toutefois de mettre sur pause les recherches de plusieurs d’entre eux, alors qu’une quantité importante de matériels, d’archives, de machines, de livres et d’autres objets accumulés devront être déplacés.

Mais ce déménagement « intempestif » n’est qu’un détail, affirme Mme Ferland. Plusieurs questions restent sans réponse, note-t-elle, citant comme exemple la localisation des prochains Espaces bleus et le contenu des expositions qui y seront présentées. « La précipitation avec laquelle le projet des Espaces bleus semble être mis en place n’est pas rassurante quant à sa pérennité », écrit-elle dans une lettre envoyée au Devoir au nom des 150 membres d’ARTÉFACT.

Au moment où ces lignes étaient écrites, l’Université Laval n’avait pas répondu à nos questions. Le ministère de la Culture a quant à lui précisé que les discussions se poursuivent et qu’un « accompagnement étroit et personnalisé » a été offert à l’Université.

Annabelle Caillou



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