Québec met en branle le projet des Espaces bleus

La ministre de la Culture, Nathalie Roy
Photo: Ryan Remiorz Archives La Presse canadienne La ministre de la Culture, Nathalie Roy

Québec met en branle son projet d’acquérir et de restaurer une série de bâtiments patrimoniaux à travers la province pour créer un nouveau réseau de musées, les Espaces bleus. Ces lieux consacrés à la culture et à l’histoire de la province se veulent un moyen de renforcer la fierté d’être québécois et constitueront un legs pour les générations futures.

« Je veux que, quand on y met le pied, on se sente fier », a lancé le premier ministre, François Legault, en dévoilant les détails du projet jeudi. Son gouvernement compte acquérir des édifices à caractère patrimonial dans chacune des 17 régions du territoire, afin de leur donner une seconde vie.

Ils seront rénovés et convertis pour pouvoir accueillir des expositions permanentes et temporaires visant à célébrer les personnages historiques de chaque région. C’est le Musée de la civilisation qui sera responsable de leur conception, de leur production, de leur réalisation et de leur installation.

« On veut que ces Espaces bleus montrent de l’audace, […] que ce soit interactif. Je ne veux pas que ce soit de l’ennuyeux ou du poussiéreux, je veux qu’on montre de façon active nos réussites, nos héros du passé, du présent, et que ça rejoigne l’ensemble des Québécois, pas juste une petite élite », a ajouté François Legault.

Bien plus qu’un musée, chaque Espace bleu aura une salle multifonctionnelle où les artistes d’ici pourront se produire, ainsi qu’un café pour y vendre des produits locaux.

Une façon de « mousser le tourisme au Québec » et de faire de chaque région une destination de choix, loin devant « Cancún ou Puerto Plata », dit-on.

La facture est évaluée à 259 millions de dollars, une somme déjà prévue dans le budget 2019-2020. Près de 48 millions seront réservés au pavillon Camille-Roy du Séminaire de Québec, qui sera « la tête du réseau ». C’est d’ailleurs là que se déroulait l’annonce jeudi.

Deux fois plus gros que les autres, ce premier Espace bleu dévoilé nécessitera un budget de fonctionnement de 4,4 millions par année. La Ville de Québec y contribuera à hauteur de 2,5 millions afin d’y concrétiser le projet de « Maison des sciences » dont rêvait le maire Régis Labeaume.

L’endroit devrait accueillir ses premiers visiteurs dès l’automne 2022, selon la ministre Roy. D’ici là, d’autres Espaces bleus seront dévoilés. Certains ont déjà été sélectionnés, plusieurs font l’objet de pourparlers et d’autres doivent encore être trouvés. Québec laisse planer le mystère.

La Maison Mère de Baie-Saint-Paul serait toutefois dans sa mire, a confirmé au Devoir sa directrice générale, Gabrielle LeBlanc. Québec souhaiterait « qu’une partie de l’ancien couvent des [Petites Franciscaines de Marie] accueille l’un des Espaces bleus ».

Contre toute attente, la bibliothèque Saint-Sulpice de Montréal, un bâtiment à haute valeur patrimoniale abandonné depuis des années, ne fera pas partie du réseau. M. Legault et Mme Roy ont toutefois dit regarder de « très près » le projet proposé par Monique Giroux et Luc Plamondon d’en faire une Maison de la chanson.

« C’est étonnant qu’on ne considère pas la bibliothèque Saint-Sulpice. En même temps, il y a tellement de bâtiments patrimoniaux avec un déficit d’entretien dans la grande région de Montréal, ils auront l’embarras du choix », souligne non sans une pointe d’ironie Taika Baillargeon, directrice adjointe des politiques à Héritage Montréal. Elle espère que Québec en profitera pour sauver les édifices qui manquent le plus d’amour à travers la province. « Si on pouvait donner un coup de main au patrimoine religieux moderne à l’occasion, ce serait vraiment une belle nouvelle. »

Réactions

Les organismes culturels et les experts consultés par Le Devoir se sont dits dans l’ensemble satisfaits de voir le gouvernement investir dans la conservation du patrimoine bâti, dans le développement de la muséologie, mais aussi dans la diffusion de la culture et de l’histoire québécoise.

« C’est un projet qui me paraît ambitieux et bien pensé puisqu’il va couvrir l’ensemble du territoire, pas juste les grands centres culturels. […] C’est aussi très pertinent de confier ce projet au Musée de la civilisation, qui est le seul musée d’État dont le mandat correspond aux musées de société », se réjouit le muséologue et professeur à l’UQAM Yves Bergeron.

À la Société des musées du Québec (SMQ), on estime le projet « très intéressant » sur papier. Néanmoins, plusieurs questions restent en suspens dans la façon dont les lieux s’organiseront et prendront vie. « Qui aura la responsabilité éditoriale des contenus ? À quel point les organismes et acteurs en patrimoine ou en muséologie des régions auront-ils leur mot à dire ? Comment seront sélectionnées les activités ? » se demande le directeur général, Stéphane Chagnon, précisant qu’il s’agit là de « points de vigilance » plus que d’inquiétudes. Il espère également que l’arrivée de ces Espaces bleus n’aura pas un effet négatif, en matière d’investissement, sur les autres musées ayant des projets d’infrastructures, par exemple.

Une préoccupation partagée par le directeur du Réseau des organisateurs de spectacles de l’Est-du-Québec (ROSEQ), Frédéric Lagacé. « C’est important que les Espaces bleus fonctionnent avec de l’argent frais sans toucher aux enveloppes de soutien au fonctionnement des institutions et lieux culturels. » Il espère également que ces nouveaux lieux de diffusion ne viendront pas perturber l’écosystème en place, déjà fortement contingenté en offres artistiques et de diffusion. « Si on vient ajouter une programmation, ça peut fractionner les parts de marché de tout le monde, ce ne serait pas cohérent », dit-il.

Interrogée sur la question, la ministre de la Culture a assuré ne pas vouloir créer une concurrence entre les musées ou les salles de spectacles. Le budget alloué aux Espaces bleus vient d’une enveloppe différente de celles réservées au soutien des milieux culturels déjà existants. Elle ajoute que les salles multifonctionnelles ne seront pas de « grosses salles de spectacles de 100 à 200 places » et permettront plutôt d’organiser de petits événements en complémentarité avec l’offre culturelle en région.

Chose certaine, les organismes garderont le projet à l’œil durant toute sa mise en place.

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